La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Des cascades d’eau sur le Cervin: pourquoi ce phénomène est exceptionnel

des averses sur le Cervin
Le 25 juin 2026, des cascades d’eau de pluie dévalent le long de la face nord du Cervin. Harry Lauber / Facebook

La chaleur et la pluie à plus de 4000 mètres d’altitude rendent la montagne de plus en plus fragile. Le guide de montagne Harry Lauber a photographié des cascades d’eau sur le Cervin, un cliché qui est devenu viral sur Internet.

Ses images ont fait le tour des réseaux sociaux et des médias: le Cervin traversé par de spectaculaires cascades d’eau qui dévalent ses parois verticales. C’est Harry Lauber, 78 ans, guide de montagne à Zermatt, qui a immortalisé ce phénomène. Il connaît cette montagne dans ses moindres détails.  

«J’ai pris cette photo depuis chez moi vers 18 heures, le 25 juin, raconte-t-il au téléphone. À Zermatt, il n’y a eu que quelques gouttes de pluie, mais un orage s’est formé au sommet du Cervin.»

Ce phénomène, explique Harry Lauber, est lié à la topographie particulière de la montagne. «L’air chaud remonte le long des parois escarpées, favorisant le développement d’orages localisés. L’eau s’écoule ensuite le long des parois, formant ces cascades.» Un spectacle toutefois très éphémère: «Cela a duré cinq à dix minutes.»

Pour Harry Lauber, le Cervin est presque un compagnon de vie. Il a grandi à Zermatt et les racines de sa famille dans le village remontent à 1650, mais il lui est rarement arrivé d’observer des phénomènes de ce type: «Ce fut le cas à une seule autre occasion, en 2022», souligne-t-il, confirmant ainsi le caractère exceptionnel du phénomène.

Cascades d'eau depuis le Cervin
La photo prise par Harry Lauber en 2022. Harry Lauber / Facebook

Une combinaison de facteurs

Bien que la vague de chaleur de ces derniers jours ait également frappé les plus hautes altitudes, cet épisode ne constitue pas un record. «Ces dernières années, les températures positives autour de 5000 mètres d’altitude sont devenues de plus en plus fréquentes, explique Luca Nisi, météorologue chez MétéoSuisse. Au cours des trois dernières années, le zéro thermique a dépassé les 5000 mètres pendant au moins trois jours chaque été. Le record reste celui de 2023Lien externe, avec l’isotherme du zéro degré s’élevant jusqu’à environ 5300 mètres.» Le jour où Harry Lauber a immortalisé les cascades, le zéro thermique se situait quant à lui autour de 4500 mètres.

Ce qui a rendu cet épisode exceptionnel, ce n’est donc pas la chaleur en soi, mais la présence simultanée d’un orage intense. «Cet événement est assez rare, car il combine deux facteurs: une masse d’air exceptionnellement chaude et des précipitations orageuses précisément sur les crêtes alpines. Par le passé, avec un zéro thermique plus bas, la même perturbation aurait probablement recouvert la montagne de neige plutôt que de produire de la pluie», relève le météorologue.

Ce soir-là, le long de la crête du Cervin, les quantités de précipitations ont été considérables: environ 20 millimètres au sommet et jusqu’à 50 millimètres sur le Mont Rose et le Mont Charvin. Sur une paroi presque verticale comme celle du Cervin, l’eau ne trouve aucun sol capable de l’absorber. «Comme il s’agit de roche nue, la pluie s’écoule immédiatement vers la vallée, donnant naissance aux cascades observées», poursuit Luca Nisi.

Selon le météorologue, des épisodes similaires pourraient se reproduire, mais certainement pas chaque année: «Les températures élevées en altitude sont désormais de plus en plus fréquentes. Il est en revanche beaucoup moins fréquent qu’elles coïncident exactement avec le développement d’un violent orage en montagne».

La montagne fragile

Le phénomène observé va bien au-delà d’une simple photo spectaculaire. Il s’agit en effet de l’un des exemples les plus évidents de la manière dont le changement climatique transforme la haute montagne.

Lorsque la pluie tombe à des altitudes aussi élevées, l’eau s’infiltre dans les fissures de la roche, atteignant le pergélisol, cette couche de terre et de roche qui reste gelée en permanence. La chaleur transportée par l’eau accélère son dégel, favorisant une réaction en chaîne : la glace qui maintient la roche cohésive fond, les fissures s’élargissent et l’eau peut pénétrer encore plus profondément, amplifiant ainsi le processus. Il en résulte une montagne de plus en plus instable et sujette aux éboulements.

«L’eau est bien plus efficace que l’air pour transporter la chaleur, explique Cristian Scapozza, professeur de géomorphologie appliquée à la Haute École spécialisée de la Suisse italienne (SUPSI) et spécialiste de l’étude du pergélisol et des glaciers rocheux. Il suffit de penser à un aliment tout juste sorti du congélateur: laissé à l’air libre à 25 degrés, il met beaucoup plus de temps à décongeler que lorsqu’on le place sous un jet d’eau à 12 ou 13 degrés.» C’est précisément pour cette raison que les pluies en haute altitude suscitent une inquiétude particulière.

Le Cervin fait l’objet d’une attention particulière de la part des chercheurs. Depuis des années, les spécialistes de l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) surveillent les processus de déstabilisation de la montagne liés à la dégradation du pergélisol. L’une des conséquences les plus évidentes s’est produite le 13 juin 2023, lorsqu’un imposant pilier rocheux s’est effondré sur la paroi, heureusement sans faire de blessés.

Interrogé au sujet des images de Harry Lauber, Robert Kenner, collaborateur scientifique de l’Institut de recherche, invite toutefois à la prudence dans les interprétations. «Ce ne sont pas les événements météorologiques ponctuels qui influencent le pergélisol, mais les changements climatiques à long terme», souligne-t-il. Il ajoute par ailleurs qu’en observant la photographie, on ne peut exclure qu’une partie de ce qui semble être de l’eau en chute soit en réalité de la grêle produite par l’orage qui a touché le sommet du Cervin.

Plus
des skieurs qui empruntent un téléski sur une bande de neige au milieu de prairies verdoyantes.

Plus

Adaptation climatique

Cinq chiffres révèlent l’évolution du climat en Suisse

Ce contenu a été publié sur La Suisse figure parmi les pays les plus touchés par le changement climatique. Quels sont ses impacts sur la vie quotidienne et les paysages? Cinq chiffres clés permettent de mieux les comprendre.

lire plus Cinq chiffres révèlent l’évolution du climat en Suisse

Une sécurité précaire

Aujourd’hui, plus personne n’ose s’aventurer sur la face nord en été. Le réchauffement climatique a rendu la voie de plus en plus instable et le dégel du pergélisol augmente le risque de chutes de pierres, un danger qu’Harry Lauber a lui-même expérimenté: «Il m’est déjà arrivé de voir des rochers tomber juste devant moi. Ce n’est pas une expérience agréable.»

Les changements sont désormais visibles, même à l’œil nu. «Cette année, c’est la première fois que je vois la face complètement dépourvue de glace. Il y a encore quelques années, il restait au moins deux grandes coulées de glace, même en été. Aujourd’hui, il n’y a plus rien», témoigne le guide de montagne.

Version française adaptée et vérifiée par Samuel Jaberg

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision