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Le photographe des tsars

Saint-Pétersbourg, photographie de Giovanni Bianchi. Biblioteca cantonale di Lugano, Fondo Ivan Bianchi

Comment le travail du pionnier tessinois de la photo Giovanni (Ivan) Bianchi (1811–1893), «roi des intérieurs», qui a depuis été oublié, lui ouvre les portes des maisons aristocratiques les plus importantes de Saint-Pétersbourg.

Ce contenu a été publié le 27 mars 2021 - 14:38
Maurizio Binaghi (Blog du Musée national suisse)

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En décembre 2003, dans le cadre de la rénovation de la Bibliothèque cantonale de Lugano, 103 photographies du XIXe siècle ont refait surface. Retrouvées après presque un siècle et demi d’oubli, ces images ont comme sujets les villes de Moscou et de Saint-PétersbourgLien externe; tout à fait remarquables, elles le sont aussi parce qu’elles précèdent de plus d’une année celle qu’on croyait être la première prise de vue de Saint-Pétersbourg, exécutée le 31 décembre 1853 par le comte Nostic.

L’auteur de ces photographies est le Tessinois Giovanni (Ivan) Bianchi. Né en 1811 à Varese, il part à l’âge de 10 ans du village d’Arogno pour rejoindre la Russie avec son oncle, professeur de peinture ornementale à l’École d’Architecture de Moscou. En 1839, le jeune Bianchi, étudiant à l’Institut de peinture et de sculpture de Moscou, quitte la Russie pour se spécialiser à Paris où il prend sans doute connaissance des études de Daguerre sur la «fixation des images qui se forment au foyer d’une chambre obscure».

En 1846 Ivan Bianchi retourne à Moscou où il trouve ses frères, Giuseppe (Josip) et Cesare, qui travaillent comme architectes et sculpteurs. Entre 1846 et 1852 il vit en Russie et à Paris, où l’on trouve ses premiers témoignages photographiques. Il commence par de grandes prises de vue d’extérieurs. Les événements politiques attirent son intérêt: le 10 mai 1852, il photographie la grande fête militaire au Champ-de-Mars pour la remise des «Aigles» de la part de Louis-Napoléon à 60'000 hommes représentant tous les corps d’armée.

Au cours de la même année il ouvre son propre studio de photographie à Saint-Pétersbourg, où le genre du portrait jouit d’un grand succès auprès des familles de la noblesse et de la haute bourgeoisie. La concurrence entre les photographes est très forte : Ivan Bianchi se spécialise ainsi avec succès dans les photos d’extérieurs, où il fit œuvre de pionnier. Ses photos constituent les premiers exemples de reportage photographique de la ville. Le 27 février 1855 il est le seul à immortaliser le cortège funèbre de Nicolas Ier. C’est le même tsar qui, en 1852, lors de l’inauguration du nouveau musée de l’Ermitage, lui confie la prestigieuse tâche de faire exécuter un album photographique des aquarelles des salles du nouveau musée. Ce travail lui ouvre les portes des maisons aristocratiques les plus importantes de la capitale. Considéré comme le «roi des intérieurs», Bianchi jouit de la confiance des nobles: il est même chargé de photographier les appartements occupés par Albert Édouard, le fils de la reine Victoria, «Son Altesse le Prince de Galles».

Le succès qu’il obtient lui permet en 1865 d’installer son atelier sur la célèbre Perspective Nevski. En 1884, âgé de 73 ans, Giovanni Bianchi décide de rentrer au Tessin. Il écrit au comte Paul Stroganov, l’un de ses plus illustres clients: «Quittant la Russie, très probablement pour toujours, je sens que j’ai un impérieux devoir de reconnaissance à remplir envers mes bienfaiteurs qui, comme Votre Excellence, m’ont maintes fois honoré de leur confiance.» La présence au Tessin de Giovanni Bianchi passe hélas inaperçue. Il s’éteint à Lugano en 1893, la veille de Noël, célibataire et aisé, à l’âge de 82 ans. Ses photos meurent avec lui, en attendant sous la poussière des archives d’être réévaluées au début du XXIe siècle en Suisse, et, enfin, en Russie.

Série: 50 person­na­li­tés suisses

L’histoire d’une région ou d’un pays est celle des hommes qui y vivent ou qui y ont vécu. Cette série présente 50 person­na­li­tés ayant marqué le cours de l’histoire de la Suisse. Certaines sont connues, d’autres sont presque tombées dans l’oubli. Les récits sont issus du livre de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleu­mier, intitulé «Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’histoire Suisse»Lien externe, paru en 2016 aux éditions inFolio.

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Sur l’auteur

Maurizio Binaghi est historien et enseignant d’histoire au collège de Lugano 1.

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