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Le soja durable ou quand des tentatives de protection de l’Amazonie tournent mal

Un champ de soja jouxte un fragment de la forêt amazonienne dans la région de Cipoal, à Santarem, dans l'État du Pará, au Brésil.
Un champ de soja jouxte un fragment de la forêt amazonienne dans la région de Cipoal, à Santarem, dans l'État du Pará, au Brésil (2019). Copyright 2019 The Associated Press. All Rights Reserved.

Plusieurs sociétés de négoce en matières premières, qui collaborent pour acquérir du soja non issu de la déforestation au Brésil, sont sous le coup d’enquêtes pour violation des lois de la concurrence. Elles risquent aussi de perdre leurs avantages fiscaux, à la suite de pressions des puissants lobbies de l’agroalimentaire.

Les entreprises qui vendent des prothèses, des chauffe-eau au gaz, des compteurs d’électricité, du ciment, et même des géants de la tech comme Apple et Meta se sont retrouvés sous le feu des critiques du gendarme brésilien de la concurrence, le Conseil administratif de défense économique (CADE) pour pratiques anticoncurrentielles. Parmi les suspects ciblés par le CADE, on trouve des sociétés «vertueuses» de négoce en matières premières, qui ont signé le moratoire sur le soja amazonien.

Ce moratoire, qui est appliqué depuis 2008, consiste en une promesse de ne pas se procurer du soja issu de l’Amazonie, à la suite d’une campagne de Greenpeace en 2006 qui démontrait un lien entre la culture des germes de soja et la déforestation. La Suisse est le carrefour européen des plus grosses sociétés de négoce en matières premières, telles que Cargill, ADM, Bunge, le groupe Louis-Dreyfus et COFCO, qui ont toute signé ce moratoire sur le soja.

D’après Greenpeace, ce moratoire a fait baisser la part de nouvelles cultures de soja dans les zones enregistrées de 30%, avant l’accord, à 4% en juillet 2025, malgré le fait que le Brésil ait triplé sa production de soja au cours de cette période. Au vu des résultats, Greenpeace qualifie le moratoire sur le soja amazonien de «politique anti-déforestation la plus efficace au monde».

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Néanmoins, ce moratoire se retrouve sous pression à cause des investigations qui pèsent sur les sociétés de négoces par le CADE, à l’issue d’une plainte déposée l’année dernière par la commission de l’agriculture, de l’élevage, de l’approvisionnement et du développement rural (CAPADR) de la chambre basse du Congrès du Brésil, la Chambre des députés. Le président de la commission, Rodolfo Nogueia, est un éleveur de bétail lui-même. Lui et trois autres membres de la CAPADR défendent les intérêts de l’agrobusiness et appartiennent au bloc politique rural qui favorise l’expansion de l’agriculture.

Selon le CADE, le fait que des entreprises concurrentes s’associent pour s’accorder sur des conditions d’achat du soja au Brésil constitue une pratique anticoncurrentielle et porte préjudice aux exportations de soja du pays. En 2020, le Brésil a exporté près de 83 millions de tonnes de soja. En 2024, les exportations s’élevaient à 98,8 millions de tonnes, principalement grâce à la demande chinoise.

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En août 2025, le CADE a émis une mesure temporaire de suspension du moratoire, obligeant le Soy Working Group, qui rassemblait toutes ces entreprises, à cesser tous ses audits sur le sourçage du soja, à stopper la publication de rapports et à supprimer tous les documents sur le moratoire de son site internet. La mesure a fait l’objet d’un appel en justice, et la Cour suprême brésilienne a accordé un sursis pendant qu’elle examine les accusations portées contre les entreprises du secteur des matières premières.

«Actuellement, la démarche administrative du CADE est suspendue par une décision de la Cour suprême fédérale brésilienne, qui tranchera si oui ou non le fonctionnement du moratoire sur le soja constitue une violation des lois sur la concurrence», déclare Débora Alvares, porte-parole du CADE.

Si le CADE parvient à convaincre la Cour suprême brésilienne, les entreprises de négoce en matières premières ne pourront plus travailler ensemble pour prévenir la déforestation. Chaque entreprise sera réduite à lutter contre la déforestation sur sa propre chaîne d’approvisionnement en soja, au risque de devoir redoubler d’efforts et de couvrir une zone bien plus réduite.

Les mouvements de lobbying environnemental tels que Greenpeace affirment qu’appliquer les réglementations sur la concurrence au secteur des matières premières de cette façon pourrait entraver les progrès accomplis dans la réduction de la déforestation de l’Amazonie à des fins agricoles.

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«Greenpeace avertit que ces diverses attaques contre le moratoire du soja mettent en péril les victoires obtenues grâce à cet accord au cours de presque deux décennies. Des engagements écologiques ambitieux tels que celui-ci se sont avérés un complément essentiel aux politiques publiques de prévention de la déforestation», affirme Lis Cunha, chargée de campagne à Greenpeace International.

Les cultivateurs de soja dénoncent des excès

Parmi les détracteurs du moratoire sur le soja, on compte la puissante association brésilienne des producteurs de germes de soja (Aprosoja Brasil), un lobby qui représente 16 associations locales situées dans les principaux États producteurs de soja du pays.

Aprosoja prétend que le moratoire sur le soja n’était qu’une mesure temporaire pour protéger les forêts brésiliennes, en l’absence de loi spécifique contre la déforestation. Selon l’association, la mise en application d’un Code forestier en 2012 aurait dû signer la fin du moratoire. Le Code forestier exige des cultivateurs des zones forestières qu’ils laissent en friche 80% de leurs terres pour laisser place à la végétation naturelle.

«Le moratoire sur le soja n’a plus aucune raison d’exister. Près de 20 ans plus tard, il ne demeure que grâce au soutien institutionnel du ministère de l’Environnement, qui s’en sert pour ses lubies», écrit Pedro Lupion, député fédéral et président du Front parlementaire pour l’agriculture sur le site d’Aprosoja.

La branche d’Aprosoja de l’État du Mato Grosso, dans l’ouest du pays, où le soja pèse la moitié du PIB, a également déposé une plainte auprès du CADE en 2024 à l’encontre du moratoire. Selon cette plainte, le moratoire avait coûté à l’État du Mato Grosso environ 20 milliards de reais, soit 3,8 milliards de dollars ou 3 milliards de francs, en pertes de revenus.

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Les bénéfices fiscaux dans la balance

L’État du Mato Grosso a pris un autre angle d’attaque afin de contrecarrer les efforts du secteur des matières premières pour acquérir du soja durable du Brésil. En 2024, les législateurs ont fait passer une loi qui retire les avantages fiscaux aux entreprises qui participent à des accords environnementaux qui vont plus loin que la législation nationale, tels que le moratoire sur le soja amazonien.

L’argument des défenseurs du texte: même si les cultivateurs de soja se conformaient à la législation environnementale brésilienne, ils étaient injustement punis à cause de standards privés, imposés depuis l’étranger. La branche du Mato Grosso d’Aprosoja a estimé que le soja issu de 4000 propriétés rurales, ou 3,5% de toutes les fermes de l’État se retrouvait exclu par les entreprises qui avaient signé le moratoire sur le soja.

Selon les estimations, ces négociants en matières premières avaient perçu des incitations fiscales à hauteur de 4,7 milliards de reais (890 millions de dollars) entre 2019 et 2024, les plus gros bénéficiaires ayant été ADM et Bunge, avec 1,5 milliard de reais chacun.

La nouvelle législation s’applique depuis 2026, et a réussi à faire fuir les entreprises concernées. L’association brésilienne des industries des huiles végétales, connue sous le nom d’ABIOVE, a annoncé en décembre 2025 qu’elle se retirait du moratoire. Parmi les membres d’ABIOVE, on compte Cargill, ADM, Bunge, le groupe Louis-Dreyfus et COFCO International.

D’après Greenpeace, la décision d’ABIOVE était fondée sur des pressions politiques et économiques, pas sur une obligation légale. «C’était un choix motivé par le business, pas une nécessité légale, et c’est ABIOVE et ses membres qui doivent endosser la responsabilité des conséquences pour l’environnement, et pour leur réputation, qui découlent de ce choix», déclare Lis Cunha de Greenpeace.

L’ABIOVE a fait valoir que même si elle se retirait du moratoire sur le soja, la Cour suprême brésilienne reconnaît toujours la légalité de cet accord. Si l’on ajoute le Code forestier et la résolution de septembre 2025 du Conseil national de l’environnement (CONAMA), qui a établi des règles encadrant le défrichage de la végétation naturelle dans les zones rurales du Brésil, le soja brésilien va conserver ses standards élevés en matière socio-environnementale.

«L’héritage sur presque 20 ans d’accumulation d’information et d’expertise ne sera pas perdu. À titre individuel, les exigences strictes des marchés mondiaux seront respectées, et il faudra également compter sur les autorités brésiliennes pour mettre en application un nouveau cadre législatif», a déclaré l’ABIOVE dans un communiqué.

Un effet domino?

La combinaison de l’enquête antitrust et la suppression des avantages fiscaux pourrait également menacer une autre initiative de sourçage de soja durable lancée par l’ABIOVE, située en Suisse, au sein du Conseil mondial des affaires pour le développement durable, basé à Genève. Le Soft Commodities Forum (SCF), qui inclut Cargill, ADM, Bunge, le groupe Louis-Dreyfus et COFCO International est un projet pilote qui vise à acquérir du soja sans recourir à la déforestation dans le Cerrado.

Le Cerrado est une savane tropicale qui recouvre un peu plus de 20% de la surface terrestre du Brésil et constitue le deuxième plus vaste biome d’Amérique du Sud, après l’Amazonie. La zone renferme aussi la moitié du soja cultivé au Brésil. La SCF a débuté comme projet pilote en 2018, en vue de retracer les sources du soja issu de 25 municipalités dans le biome du Cerrado. À la fin de l’année 2025, cette collaboration aura permis d’étendre la traçabilité à 93, voire 99% du soja acheté par ses membres dans le Cerrado, ce qui représente une évaluation de plus de 200 millions d’hectares.

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Selon le directeur du SCF Matt Inbusch, ce partenariat vise à aligner les cinq entreprises sur une même méthodologie d’étude de la déforestation et de conversion des terres.

«L’appartenance au SCF n’implique aucun accord collectif sur les achats ou de limitations», dit-il.

Bien que le CADE n’ait pas encore le SCF dans son viseur, il n’exclut pas la possibilité d’une investigation sur la base des lois de la concurrence, à l’avenir.

«Jusqu’ici, le CADE n’a pas encore tranché si l’alignement des standards de transparence et des indicateurs entre différentes entreprises, comme ce qui se produit au sein du Soft Commodity Forum, peut constituer une violation anticoncurrentielle ou pas, puisque chaque évaluation dépend de l’analyse précise de cette pratique et de ses effets sur la concurrence», déclare Débora Alvares du CADE.

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/op

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