Oubliées de la crise du coronavirus, les villes suisses se rebiffent

La ville de Bienne compte de nombreuses entreprises horlogères et microtechniques qui souffrent particulièrement de la crise sanitaire liée au coronavirus. Keystone / Peter Klaunzer

Placées devant le fait accompli durant la crise sanitaire, les villes helvétiques exigent des explications du Conseil fédéral. Elles craignent de ne jamais voir un centime de l’État pour les efforts qu’elles ont consentis.

Ce contenu a été publié le 07 juillet 2020 - 12:00
Alain Meyer

Les villes et communes suisses sont-elles les grandes perdantes de la crise du coronavirus? Le 28 mai dernier, alors que le pays commençait à retrouver un semblant de normalité, l’Union des villes suisses (UVS), un groupe d’intérêt regroupant plus de 130 communes dont les principaux centres urbains, a décidé d’entrer en résistance contre la Confédération. Motif: les municipalités n’auraient pas été consultées durant la crise de la Covid-19.

«Nette baisse des recettes fiscales dès 2021, effondrement des recettes des entreprises communales, baisses des entrées de location»: dans un communiqué alarmant publié ce jour-là, l’UVS avait mis en garde contre les conséquences financières potentiellement désastreuses de la pandémie pour les collectivités locales.

Finances en berne

D’après une enquête réalisée auprès d’une septantaine de communes affiliées à l’UVS, plusieurs d’entre elles (Berne, Aarau, St-Gall, Zurich, entre autres) s’inquiètent sérieusement pour leurs endettements futurs. Elles redoutent des trous béants dans leurs finances communales à la fin des prochains exercices comptables. Avec pour résultat une baisse des dépenses publiques, prétéritant de fait directement leur propre population, si aucune augmentation des impôts n’est décrétée ici ou là. La ville de Zurich a déjà chiffré à plus de 300 millions de francs le coût extraordinaire de cette crise sanitaire pour son seul exercice 2020.

«Nous n’avons jamais été entendus par le gouvernement sur aucun sujet. Il n’y a jamais eu non plus de consultation sur les questions sanitaires.»

Erich Fehr, maire de Bienne

End of insertion

Comme peu de villes veulent en ces temps troublés charger davantage leurs concitoyens avec une hausse d’impôts, elles projettent donc des endettements en cascade en puisant dans leurs fortunes propres ou en liquidant les réserves accumulées tout au long des bonnes années.

Dilemme sur les loyers

Durant la crise, une approche très différente entre le privé et le public est également apparue sur la question des loyers. Entre villes locataires d’immeubles et d’espaces de vente et agences immobilières privées, la gestion de la réduction des loyers commerciaux n’a pas été la même. Alors que les villes ont fait «preuve de bonne volonté» - dixit l’UVS - en réduisant les loyers, surtout pour les indépendants privés de revenus durant le semi-confinement, nombre d’agences n’ont pas fait preuve de la même flexibilité. Et le Conseil fédéral a dû mettre en consultation jusqu’au 4 août un projet de loi à l’attention des commerçants en difficulté afin de garantir à ces derniers de ne payer que 40% des loyers.

Quatre villes sur cinq s’estiment aujourd’hui lésées dans ce calcul. L’UVS place au premier plan «leur sens de la responsabilité vis-à-vis de leur population, de leur économie, de leur artisanat». Un engagement citoyen qui a un coût, tonne-t-elle. «Il incombe désormais au Parlement (législatif) d’envoyer un signal clair au niveau national», suggère l’UVS.

Crédits et aides ponctuelles

Mais ce n’est pas tout. Les villes se sont aussi pliées en quatre pour accorder ici des crédits de transition, là des aides ponctuelles en finançant des portails en ligne pour assurer la distribution de produits vitaux aux personnes vulnérables ou en tirant, à l’usage des habitants, des bons à dépenser dans le commerce local afin de le redynamiser. Il va de soi que ces dépenses se chiffrent en centaines de millions.

Idem pour le secteur de la culture. Nombre de subventions communales ont été maintenues, mais sans contreparties pour les villes. En matière d’accueil des enfants dans les crèches et les écoles de jour, le soutien a été variable d’un canton à l’autre, avec pour corollaire, dans ce cas précis, de gros écarts de pertes de recettes en fonction des villes.

La liste des dépenses municipales extraordinaires sous l’ère Covid-19 n’est pas terminée: frais de sécurité augmentés, transports publics déficitaires, etc. L’UVS va jusqu’à prétendre à une forme de réciprocité, eu égard aux dédommagements accordés par l’État aux entreprises de transports régionaux ou de longues distances, Chemins de fer fédéraux (CFF) par exemple.

«Inadmissible»

À Bienne, dixième ville de Suisse en nombre d’habitants (55'000 environ), le maire a décidé de monter aux barricades. Profitant de la procédure de consultation menée jusqu’au 10 juillet par le Conseil fédéral sur la loi Covid-19, laquelle doit permettre de prolonger les mesures déjà prises durant la crise sanitaire, le socialiste Erich Fehr a dit récemment au gouvernement sa façon de penser et demande au Conseil fédéral de revoir sa copie. À Bienne, on s’étonne surtout que les villes n’aient jamais été prises en compte dans ce projet de loi.

«Les préinscriptions à l’aide sociale ont déjà augmenté de 50%. Nous attendons que les entreprises prennent des mesures concrètes d’ici la fin de l’été.»

Erich Fehr, maire de Bienne

End of insertion

«Incompréhensible, inadmissible», lâche le maire à SWI swissinfo.ch. Dans un communiqué publié début juillet, il argue que ce sont bien des communes comme la sienne «qui ont été au front» pour faire appliquer, depuis mi-mars, les mesures autres que sanitaires. Et qu’il conviendrait de ne plus les oublier. Il rappelle aussi que c’est grâce à elles que les prestations publiques ont pu être maintenues jusqu’ici.

Pour expliquer le fossé grandissant entre la Berne fédérale et les villes, Erich Fehr pointe du doigt les directives élaborées durant cette crise, parfois sans «pertinence pratique», par des membres de l’administration fédérale. Une impression qu’il a personnellement ressentie plus d’une fois. Les décisions gouvernementales n’étaient en outre communiquées aux échelons inférieurs (cantons et villes) qu’au tout dernier moment. Pour Erich Fehr, cela a engendré des difficultés pour renseigner, par exemple en temps réel, les médias sur des questions concrètes comme la distribution gratuite ou non de masques.

Pauvreté accrue

«Nous n’avons jamais été entendus par le gouvernement sur aucun sujet: crèches, écoles à distance, retours en classe, mesures dans les transports publics, chômage partiel pour le secteur public…. Il n’y a jamais eu non plus de consultation sur les questions sanitaires», s’offusque le maire de Bienne. Il vient d’ailleurs de demander une audience aux autorités du canton de Berne afin que les villes soient mieux écoutées à l’avenir, d’autant que ce sont les cantons qui gèrent désormais cette crise du coronavirus au jour le jour.

Mais les autorités biennoises vont encore plus loin en prévenant déjà la Confédération de lendemains encore plus douloureux. La précarité de la population va s’accentuer, a fortiori dans les centres urbains. Et dans la réponse à cette autre crise, les villes doivent être entendues.

«Les préinscriptions à l’aide sociale ont déjà augmenté de 50%. Nous attendons que les entreprises prennent des mesures concrètes d’ici la fin de l’été», s’inquiète Erich Fehr, craignant sans doute des licenciements dans des secteurs-clés pour sa région comme l’horlogerie ou la microtechnique. «Il est certain qu’il y aura des liquidations, des faillites». Un manque à gagner d’autant plus inquiétant pour les villes.

Partager cet article