La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Que signifie le retour des sphères d’influence?

Illustration, sphères d'influence.
Dans le contexte de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les experts s'inquiètent du retour de la logique des « sphères d'influence » dans la politique mondiale. Mais de quelles « sphères » s'agit-il ? Illustration: Helen James / swissinfo.ch

Pour justifier la capture de Nicolas Maduro comme les menaces contre le Groenland, les États-Unis ont avancé leur légitimité à «dominer leur hémisphère». Alors que la Russie poursuit son invasion de l’Ukraine et que la Chine convoite Taïwan, les experts s’inquiètent d’un retour de la loi du plus fort. Explications.

«La domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question»: Donald Trump l’a affirmé devant les caméras du monde entier samedi 3 janvier, après la capture à Caracas du président vénézuélien Nicolas Maduro. Une référence à la nouvelle Stratégie de sécurité nationale du pays, publiée fin 2025, revendiquant explicitement l’héritage de la doctrine Monroe de 1823, qui place l’Amérique latine dans la sphère d’influence de Washington.

Cette intervention, contraire au droit international, a été suivie presque immédiatement des menaces américaines de s’emparer du Groenland, région que Donald Trump juge clé pour la sécurité de son pays. Des arguments qui ne sont pas sans rappeler ceux avancés par Vladimir Poutine pour justifier son invasion de l’Ukraine, le président russe ne cachant pas sa volonté de rétablir l’influence de Moscou sur les anciennes républiques soviétiques.

Et alors que la Chine voit la «réunification» avec Taïwan comme une nécessité stratégique et historique, de plus en plus d’experts évoquent le retour d’un monde découpé en «sphères d’influence», dominé par des empires, et où règne la loi du plus fort.

Voici ce qu’il faut savoir à ce sujet, en six questions et réponses.

De quoi parle-t-on exactement?

«Quand on parle de sphères d’influence, on désigne ce qui existait avant l’ordre mondial actuel, soit avant la Seconde Guerre mondiale, en remontant jusqu’au XIXᵉ siècle quand la planète était divisée en empires, explique Cédric Dupont, professeur de relations internationales au Geneva Graduate Institute. C’est un système qui est à l’opposé de l’ordre mondial actuel fondé sur le droit international, où les puissances ne respectent plus la souveraineté des États. Si l’une d’elles estime – pour des raisons de sécurité économique, militaire ou humaine – avoir besoin d’intervenir dans sa région, alors elle le fait sans demander l’avis de personne. Et il est entendu que chacun fait pareil dans sa zone d’influence».

Est-ce ce que l’on observe aujourd’hui?

«La volonté de Donald Trump de contrôler le Vénézuéla s’inscrit vraiment dans une logique de sphères d’influence, estime Cédric Dupont. Mais il reste à voir si les autres puissances – la Chine et la Russie – sont réellement d’accord sur l’idée que chacun fait ce qu’il veut dans sa sphère».

Pékin comme Moscou ont condamné l’illégalité de l’intervention américaine. Mais ni la Chine, qui a investi des milliards de dollars au Vénézuéla, ni la Russie, proche alliée du régime, ne se sont interposées militairement. Peut-on y voir un blanc-seing pour les États-Unis?

>> À lire aussi, notre interview d’un expert du droit international, qui estime que la capture de Maduro marque un point de rupture:

Plus
Le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse, Cilia Flores, arrivent à l'héliport de Wall Street pour leur transfert à destination du tribunal fédéral où ils comparaissaient, lundi 5 janvier à New York.

Plus

Genève internationale

«Les États-Unis ne prennent plus la peine de justifier leurs abus aux yeux du monde»

Ce contenu a été publié sur La capture par les États-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro marque un point de rupture pour l’ordre mondial établi. Le droit international appartient-il pour autant au passé? Les explications d’un spécialiste basé à Genève.

lire plus «Les États-Unis ne prennent plus la peine de justifier leurs abus aux yeux du monde»

«La Russie, affaiblie par quatre ans de guerre en Ukraine, n’a pas eu les moyens d’aider le Vénézuéla», indique l’expert, qui estime que la réponse timide de Moscou ne doit pas être interprétée comme un geste bienveillant envers Washington, mais plutôt comme «un aveu que le pays va se concentrer sur sa région».

Quant à la Chine, il serait plus intéressant d’observer sa réaction si les États-Unis attaquaient l’Iran, qui représente 13% de ses importations de pétrole. «Pékin est pragmatique. Ses principaux intérêts en Amérique latine ne sont pas au Vénézuéla, il n’y avait donc pas de réel coût à ne pas intervenir», ajoute Cédric Dupont.

Pourquoi ce retour de la loi du plus fort?

«Le retour des sphères d’influence découle d’une vision de jeu à somme nulle que partagent principalement Donald Trump et Vladimir Poutine», estime Cédric Dupont. Il s’agit d’une logique où les gains d’une puissance sont les pertes d’une autre. Selon l’expert, cette approche n’est pas tout à fait partagée par Xi Jinping, qui privilégie le commerce avec le plus grand nombre.

Le retour à cette logique s’explique par une prise de conscience que les ressources planétaires – énergies fossiles, terres rares, minéraux critiques, etc. – sont limitées et que – malgré les progrès technologiques – certains développements futurs seront inatteignables pour une partie des États, poussant les puissances à adopter une attitude «prédatrice», ajoute-t-il.

Quelles sont les limites de cette analyse des relations internationales?

La notion de sphères d’influence apparaît fréquemment dans les médias, mais elle n’explique pas parfaitement la situation actuelle.

D’abord, il n’est pas clair que les États-Unis se contenteront du continent américain. «Washington ne se désengagera jamais du Moyen-Orient, analyse Cédric Dupont, qui souligne la qualité supérieure du pétrole de cette région et la présence d’alliés comme Israël. Les États-Unis ont aussi un intérêt à ce que Taïwan, principal producteur de semi-conducteurs, ne bascule pas à la Chine».

Spécialiste des États-Unis à l’Institut français des relations internationales, Laurence Nardon souligne encore qu’il «faut différencier les sphères d’influence politique des sphères d’influence économique, qui ne se superposent pas sur une carte. Quand on regarde les relations économiques, on s’aperçoit que dans des pays que Washington pense dominer, c’est en réalité Pékin qui s’impose».

La Chine est ainsi devenue le principal partenaire économique de plusieurs pays d’Amérique du Sud, dont le Brésil, le Chili et le Pérou. Son initiative des Nouvelles routes de la soie, qui finance le développement d’infrastructures via des prêts bilatéraux, y est également bien implantée.

Contenu externe

Un tel monde est-il stable?

«Un monde de sphères d’influence n’est pas stable du tout, estime Laurence Nardon. On bascule dans un rapport de force constant. Les puissances voudront s’imposer dans leur sphère et il y aura toujours des résistances. Et les sphères s’affronteront entre elles. Au XIXᵉ siècle, quand on a commencé à utiliser ce terme, c’était pour décrire des puissances coloniales. Chacune faisait la loi de son côté et les pays colonisés n’avaient pas de vraie marge de manœuvre. Aujourd’hui, on voit bien que l’Ukraine résiste, Taïwan aussi, et les pays d’Amérique latine résisteront également».

Quelle place pour l’ONU?

Déjà affaiblie par une crise budgétaire et de liquidités, l’Organisation des Nations unies est démunie face aux ambitions impérialistes des puissances.

Le Conseil de sécurité, bloqué par le véto de la Chine, des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et de la Russie, n’a pas pu empêcher ni réagir à l’invasion de l’Ukraine ou la capture de Nicolas Maduro.

«Est-ce que cela signifie la fin de l’organisation, ou est-ce que cela veut dire qu’elle devra abandonner les aspects de sécurité pour se concentrer uniquement sur les enjeux économiques et sociaux? La question est ouverte», estime Cédric Dupont.

Après avoir quitté l’Organisation mondiale de la santé et le Conseil des droits de l’homme, Washington a récemment annoncé son retrait de dizaines d’organes onusiens. Premier bailleur de fonds historique de l’organisation, le pays a également réduit ses contributions dans plusieurs domaines, dont l’aide humanitaire.

>> Le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump a plongé le secteur de l’aide humanitaire à Genève dans une profonde crise:

Plus

Qu’il s’agisse des instances multilatérales ou des agences spécialisées, «l’ONU va mal», constate Laurence Nardon. «Il n’y a aujourd’hui plus que l’Europe libérale qui tient au maintien du système mondial tel qu’il a existé ces huit dernières décennies; avec le respect du droit international, de la souveraineté des États, l’égalité entre les pays, et la représentation égale de tous au sein de l’ONU».

Lors du Forum économique de Davos, Donald Trump a annoncé la création de son propre «Conseil de la paix», présenté de façon explicite comme une alternative aux Nations unies. Pour y obtenir un siège permanent, les États intéressés devront débourser un milliard de dollars.

>> À écouter, le dernier épisode de notre podcast Inside Geneva (en anglais), qui s’intéresse au «Board of Peace» de Donald Trump.

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin/sj

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision