Les migrants tunisiens mettent la Suisse en alerte

A Lampedusa, des migrants tunisiens attendent de pouvoir pénétrer dans le camp de réfugiés. Ciro Fusco/EPA

Alors que 2010 a été marqué par un afflux exponentiel de requérants d’asile nigérians, la Suisse s’attend à une nouvelle vague de migrants, en provenance du Maghreb en proie à des révoltes populaires. L'exode massif de Tunisiens vers le Nord est suivi de près par les autorités helvétiques.

Nicole della Pietra, Chiasso, swissinfo.ch

La thématique de la migration figure en bonne place dans les programmes des partis politiques suisses, en vue des élections fédérales de l’automne prochain. Les flux migratoires ont aussi été au cœur des débats du récent forum social mondial de Dakar, au Sénégal.

Et avec les récents événements politiques qui ébranlent le Maghreb et le Machrek, la question est subitement devenue plus brûlante que jamais, en Suisse aussi, puisque la révolte populaire a accéléré les départs de ces migrants.

En 5 à 6 jours, quelque 5'000 clandestins qui ont quitté la Tunisie pour rejoindre l’Italie à bord d’embarcations de fortune, ont échoué sur les côtes de Lampedusa. Ce confetti d’Italie, situé au sud de la Sicile, est géographiquement plus proche des eaux territoriales tunisiennes que de l’Italie.

Réfugiés économiques

Profitant d’une météo très clémente et de l’absence de surveillance des côtes tunisiennes, les migrants ont quitté leur pays et sont arrivés dans la Péninsule par vagues de mille personnes au moins.

La majorité des clandestins qui ont afflué en Italie ces derniers jours, sont des jeunes hommes, partis du golfe de Gabès et Zarzis. Selon les observateurs sur place et les autorités européennes, il s’agirait de réfugiés économiques.

«Nous ne savons pas encore si ces personnes tenteront par exemple de rejoindre la France ou l’Espagne, ou au contraire de venir en Suisse», a indiqué Marie Avet, porte-parole de l’Office fédéral des migrations (ODM). Le fait est que tant à Berne qu’au Tessin, frontière par laquelle arrivent la majeure partie des requérants d’asile en Suisse, les autorités suivent la situation de très près.

Déclarations divergentes

Lundi, la ministre suisse de la Justice, Simonetta Sommaruga, qui avait précisément visité le sud du Tessin et le Centre d’enregistrement de Chiasso, il y a quelques jours, a indiqué que «les autorités ont déjà commencé à se préparer à un flot éventuel de réfugiés nord-africains.»

Presque en même temps, l’Office fédéral des migrations, faisait savoir «qu’aucune stratégie n’était mise en œuvre pour l'instant, sachant que l’arrivée de demandeurs d’asile en provenance du Maghreb, via Lampedusa devrait prendre environ un mois.»

Néanmoins, le chef de l’ODM, Alard du Bois-Reymond, a indiqué sur les ondes de la Radio Suisse Romande que «la Suisse devait se préparer sur deux axes. Au niveau international, en collaborant avec l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex, et à l’interne, dans le sens d’une coordination entre cantons et Confédération.»

Marie Avet a aussi souligné que «jusqu’ici, la Suisse n’a jamais été une destination privilégiée par les réfugiés tunisiens, qui lui préfèrent notamment la France.» Un avis partagé par Jalel Matri,membre de l’Association des Tunisiens de Suisse et militant des droits de l’homme. «Ces personnes partent normalement vers la France, où ils ont un cousin, un parent ou un ami. En général, ils ne viennent pas en Suisse, car ils n’y connaissent personne et la vie y est trop chère.»

Il n’empêche que le bilan des flux migratoires à la frontière sud du pays, montrent que les Tunisiens arrivent en troisième position, après les Géorgiens et les Nigérians. Ces derniers ayant été l’ethnie la plus largement représentée parmi les requérants à Chiasso en 2010, a déclaré Davide Bassi, le porte-parole des gardes-frontières tessinois.

Moins d’une semaine

 

De leur côté, les premiers concernés par une vague d’arrivée, les garde-frontières tessinois, s’attendent à voir arriver les premiers groupes qui avaient débarqué dans le sud de l’Italie le week-end dernier.

«Quelque 90% des clandestins africains qui veulent entrer en Suisse tentent leur chance en train», a indiqué Fabio Ghielmini, du corps des gardes-frontières de la région IV de Lugano. Les rails de la ligne Milan-Chiasso ne sont éloignés que de quelques mètres à peine du centre d’enregistrement pour requérants d’asile et de la douane routière de Chiasso.

Le fonctionnaire a précisé que sur le versant tessinois «aucune mesure concrète n’a été prévue pour le moment par les gardes-frontières», a-t-il dit , n’excluant pas qu’en cas d’urgence, des renforts d’autres régions et cantons suisses pourraient être dépêchés au sud des Alpes «en un ou deux jours».

Polémiques en séries

Pendant ce temps et hors des frontières helvétiques, plusieurs polémiques grondent déjà. La première, est celle qui oppose Bruxelles à Rome, suite aux propos du ministre italien de l’Intérieur, Roberto Maroni, qui accusé l’UE «de laisser tomber l’Italie dans cette situation d’urgence humanitaire». Le ministre aux couleurs de la Lega Nord, en a profité pour demander une manne de 100 millions d’euros à l’UE.

L’autre mouvement de grogne touche directement Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne), dont l’action pour barrer la route aux migrants du continent africain, ne fait pas l’unanimité.

Et puis, pour d’autres, comme pour le porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations, Jean-Philippe Chauzy, «la collaboration entre la Libye et l’Italie aurait permis de tarir le flot de migrants à destination de l’Europe.» Un avis que partage Claire Rodier, du Groupe d’Information et de soutien des immigrés (Gisti) en France, qui parle d’une véritable «brèche en Méditerranée qui pourrait être liée à un relâchement de vigilance de la part de la Libye.»

Et enfin, au sud de la Suisse, la Ligue des Tessinois (Lega dei Ticinesi), en a profité pour exiger qu’un «mur en béton, haut de quatre mètres, soit érigé entre la Suisse et l’Italie. Un pays à la dérive, dans l’incapacité de gérer à la fois les flux migratoires et la criminalité», dixit le président à vie de la Lega, Giuliano Bignasca.

En bref

Lampedusa. Le centre d’accueil de Lampedusa est fermé depuis deux ans. En 2008, plus de 36'000 requérants d’asile africains s’étaient échoués au péril de leur vie, sur la petite île italienne. Deux agents de Frontex ont été dépêchés par l’agence européenne, sur place à Lampedusa.

Union européenne. Aujourd’hui (mardi), un collaborateur de l’Office fédéral des migrations (ODM) a été à son tour envoyé à Bruxelles, afin de s’entretenir de la situation avec des dirigeants de l’agence Frontex.

Suisse. Pour le directeur de l’ODM, Alard du Bois-Reymond, la stratégie de la Suisse pour faire face à un afflux de clandestins passe par une collaboration internationale et une préparation sur le plan national.

Requérants. Alors que le patron de l’ODM et les cantons s’attendent à des arrivées de Tunisiens  d’ici un mois au Tessin, au sud des Alpes, on estime que les premiers groupes de requérants Tunisiens devraient se présenter à la frontière dans une semaine environ.

Accueil. En Suisse, l’accueil et le séjour des requérants d’asile se fait selon une clé de répartition admise entre les cantons et la Confédération (exemple : 8,4% des requérants attribués au canton de Vaud).

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Asile en Suisse

Réfugiés. Près de 25'000 personnes vivent aujourd’hui en Suisse avec le statut reconnu de réfugié et environ 23'000 personnes avec celui de réfugié provisoire.

Demandes. L’année dernière,  15'567 demandes d’asile ont été déposées en Suisse. Une augmentation de 2,7% par rapport à 2009. La majorité de ces personnes proviennent du Nigéria (1'969), d’Erythrée (1'799), du Sri Lanka (939) et de Serbie.

Décision. Au cours de l’année 2010, sur 20’690 demandes d’asile traitées en première instance, 3449 personnes ont obtenu l’asile (17,7%).  4'796  personnes (23%) ont obtenu le statut de réfugié provisoire. Et 9466 personnes ont été frappées d’une décision de non-entrée en matière.

Source: Office fédéral des migrations

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