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Les limites de l’universalisme: des architectes de Zurich réévaluent l’héritage du modernisme

L'appartement moderne, assemblé au Musée d'art et d'histoire de Genève pour l'exposition « Et tout commença si merveilleusement ». Plus qu'un mouvement historique, le modernisme est devenu un marqueur de goût, de raffinement et de savoir-faire. Son influence s'étend jusqu'à la fascination actuelle pour les meubles modernistes d'occasion.
L’appartement moderne, présenté au Musée d’Art et d’Histoire à Genève pour l’exposition «Et pourtant tout avait si bien commencé». Plus qu’un mouvement historique, le modernisme est devenu un signe de goût, de raffinement, une posture d’esthète. Son influence s’étend jusqu’à l’engouement actuel pour les meubles modernistes de seconde main. ©DylanPerrenoud

Près d’un siècle après l’essor du modernisme, ses lignes pures et ses idéaux universels continuent de définir en grande partie la pensée architecturale suisse et internationale. Pourtant, en creusant sous la surface, on retrouve des récits oubliés et des exclusions. Deux professeures d’architecture à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) analysent comment on peut redéfinir cet héritage.

Après son émergence dans les années 1930, dans le tumulte de l’entre-deux-guerres, le modernisme s’empare de la mécanisation, des nouvelles technologies et de la production de masse, et se sert de ces outils pour concevoir des designs abordables et fonctionnels adaptés aux besoins de la classe ouvrière.

Aujourd’hui, il continue de façonner l’organisation de nos intérieurs, des proportions des pièces à la disposition de nos cuisines, et jusqu’aux objets qu’on utilise chez nous. Plus qu’un mouvement historique, il est devenu un signe de goût, de raffinement, une posture d’esthète.

Enfermer la nature : « Un bureau avec une grande fenêtre » (2025) de Jean Jacques Balzac au Pavillon Le Corbusier à Zurich.
Clôturer la nature: «An office with a large window» de Jean Jacques Balzac (2025), au Pavillon Le Corbusier, à Zurich. Jean Jacques Balzac

Sa persistance semble particulièrement évidente à la lumière de la récente exposition Et pourtant tout avait si bien commencé au Musée d’Art et d’Histoire à Genève, qui s’est terminée en novembre. L’exposition retraçait l’évolution du modernisme à travers l’architecture, l’urbanisme, l’art, la céramique, le papier peint et l’ameublement, à Zurich comme à Genève, montrant à quel point son esthétique et ses valeurs continuent d’influencer notre vie quotidienne.

En parallèle, le Pavillon Le Corbusier à Zurich a présenté Vers une architecture: Réflections, qui marquait le centenaire de l’ouvrage fondateur de Le Corbusier. Pour l’occasion, un groupe d’architectes et d’éducateurs ont été invités à réfléchir à sa pertinence actuelle, dont les professeures d’architecture à l’EPFZ An Fonteyne et Anna Puigjaner, qui possèdent toutes les deux leur propre cabinet d’architecte à côté de leurs activités d’enseignantes.

À gauche : couverture de la première édition de « Vers une architecture » de Le Corbusier, 1923. À droite, esquisse de Le Corbusier pour la couverture, alors encore intitulée « Architecture ou révolution », 1923.
À gauche: la couverture de la première édition de «Vers une architecture» de Le Corbusier, 1923. À droite, le brouillon de Le Corbusier pour la couverture, alors titrée «Architecture ou Révolution», 1923. Fondation Le Corbusier, Paris

Un nouveau cadre pour le passé

Pour repenser le modernisme, Anna Puigjaner commence par revisiter le portrait que l’on dresse de Le Corbusier, celui d’un génie solitaire, au lieu de le voir comme le membre d’une équipe.

«Reconnaître l’effort collectif est crucial», note-t-elle, «car l’architecture n’est jamais le produit d’une pensée isolée.» Elle cite Charlotte Perriand, une collaboratrice de Le Corbusier, dont les idées innovantes, comme le fait d’ouvrir la cuisine sur le salon à l’Unité d’Habitation à Marseille, un bloc résidentiel, ont redéfini l’espace domestique.

Charlotte Perriand (1903-1999) photographiée en 1991. Dans l'atelier de Le Corbusier, où elle travailla de 1927 à 1937, elle était chargée des travaux d'aménagement intérieur et de la promotion de leurs créations à travers une série d'expositions.
Charlotte Perriand (1903 – 1999) photographiée en 1991. Au studio de Le Corbusier, où elle a travaillé de 1927 à 1937, elle était en charge des intérieurs et de la promotion de leur design, lors d’une série d’expositions. Robert Doisneau, CC0, Wikimedia Commons

Anna Puigjaner souligne aussi le contexte historique dans lequel le modernisme a émergé: une foi dans la technologie en tant qu’outil neutre pour l’évolution de la société, notamment en ce qui concerne l’usage de l’acier.

«Nous sommes bien conscients du moment dans lequel on vit, où le changement climatique joue un grand rôle dans notre habitat. On ne peut pas perpétuer des processus d’extraction comme si de rien n’était. L’emploi de l’acier, par exemple, n’est pas neutre. L’acier implique un processus d’extraction, du colonialisme, de l’exploitation de travailleurs, qu’on ne peut pas nier quand on travaille sur de l’architecture. Et nous sommes beaucoup plus conscients des conséquences des procédures et des avancées technologiques.»

An Fonteyne explique que le modernisme était une tentative du haut vers le bas d’améliorer les conditions de vie urbaines des masses: un but admirable, mais qui reposait sur la croyance que tout se devait d’être neuf.

«Les nouvelles manières de bâtir, les nouvelles façons de vivre, la nouvelle esthétique et les nouveaux standards nous ont fait oublier tout ce qui existait auparavant.» Cette approche de la table rase, souligne-t-elle, a effacé la vie urbaine existante, ainsi que ses histoires, ses esthétiques, et nos connaissances sur les modes de cohabitation des gens.

An Fonteyne, professeur d'architecture à l'ETH Zurich.
An Fonteyne, professeure d’architecture à l’EPFZ Courtesy of An Fonteyne

Logique urbaine

La logique urbaine du modernisme a émergé d’une croyance descendante, celle que les villes et les gens qui les habitent pouvaient être optimisés, par l’ordre et la standardisation. La planification moderniste reposait sur le zonage, et priorisait l’efficacité par rapport à la continuité sociale ou l’échelle humaine.

«L’usage mixte est quelque chose que le modernisme a toujours voulu empêcher, explique An Fonteyne. L’idée était d’avoir une page blanche et de proposer des idées qui pouvaient s’appliquer partout. La petite échelle, l’échelle humaine, n’a jamais été développée.»

Avec de graves conséquences urbaines et architecturales. Des immeubles fondés sur des principes modernistes des années 1930, tels que les Cinq Blocs à Bruxelles ou le quartier Bijlmermeer d’Amsterdam, ne correspondent déjà plus aux normes en matière d’habitabilité et de fonctionnalité urbaine.

Vue aérienne de l'aménagement paysager de Bijlmermeer, Amsterdam.
Une vue aérienne de l’urbanisme du quartier Bijlmermeer à Amsterdam. Collection Het Nieuwe Instituut, Siegfried Nassuth archive
Construction d'immeubles résidentiels à Bijlmermeer, Amsterdam, photographiée en juin 1965.
La construction d’immeubles résidentiels dans le quartier Bijlmermeer à Amsterdam, photographiée en juin 1965. Aubrey Diem / Keystone

A Bruxelles, par exemple, le quartier des Cinq Blocs, bâti dans les années 1960 – des barres d’immeubles placées sur une dalle déserte, conformément à la logique moderniste – a été vidé et va être démoli, après des décennies d’isolement social, de mauvais entretien et de conditions de logement invivables, forçant au départ la communauté qui y vivait depuis longtemps.

Les corps, les standards et l’exclusion

Anna Puigjaner voit la standardisation comme une tendance d’après-guerre plus large, et pas comme le fruit du travail d’un cabinet d’architecte isolé. «Ce n’était pas seulement le cabinet de Le Corbusier, mais une tendance générale qui a émergé, comme conséquence des deux guerres mondiales, où les normes rigides sont devenues un standard, et avec celles-ci, beaucoup d’exclusion», dit-elle.

Ce mouvement en faveur de la standardisation a produit de nouveaux systèmes de mesure et de nouvelles règles de design, la plus célèbre étant le Modulor de Le Corbusier, reposant sur le corps humain «normal». L’architecture d’après-guerre, explique-t-elle, a codifié certaines proportions et certains comportements, et s’est mise, de fait, à concevoir ses projets pour un occupant idéalisé, valide, au sein d’une famille nucléaire.

Patrick de Rosario, directeur de La Cité Radieuse à Marseille, prend son petit-déjeuner dans sa cuisine, où même les placards sont classés monuments historiques.
Patrick de Rosario, directeur de la Cité Radieuse à Marseille, mange son petit-déjeuner dans sa cuisine, où même les placards sont classés comme monuments historiques. AFP

Ces normes ont eu d’indéniables conséquences domestiques qui furent exportées à travers le monde. La cuisine moderne, conçue avec une vision eurocentrée de la vie domestique, supposait un unique style culinaire: de la préparation à l’intérieur, une chaleur limitée, peu d’odeurs, et un mode d’usage destiné à la famille nucléaire.

Quand cette cuisine standardisée a été introduite au sein des logements sociaux à Singapour, devenue indépendante après la colonisation, elle était considérée comme une solution «neutre» qui servirait équitablement tous les foyers. Toutefois, les traditions culinaires multiculturelles de Singapour, qui supposent souvent une forte chaleur, de la friture intensive, et des préparations en partie à l’extérieur, ne s’intégraient pas dans ce modèle universaliste. Avec pour résultat, un espace domestique qui, sans le vouloir, a restreint les pratiques culturelles et a entraîné des frictions au sein de foyers densément peuplés.

Anna Puigjaner
Anna Puigjaner. CCAS-4.0 / Emanual Christ

«La cuisine a toujours été un espace de contestation, déclare Anna Puigjaner. A Singapour, la cuisine moderne se voulait neutre, pour que tout le monde ait la même. C’est devenu très problématique, et c’est grâce aux hawker centres – des espaces de gastronomie de rue semi-ouverts – que cuisiner et manger sont devenus des actes de lien collectif.» Un exemple qui montre à quel point le design moderniste a souvent échoué lorsqu’il s’est agi de prendre en compte l’authentique complexité culturelle.

Un décalage de même nature apparaît aujourd’hui à Zurich: près de la moitié de la population vit seule, et les technologies numériques ont transformé les lieux et les façons de travailler, de socialiser et de cuisiner. Et pourtant, le nouvel habitat continue de reproduire des typologies modernistes conçues autour de pièces à fonction fixe, et du modèle de la famille nucléaire, ce qui laisse peu de place pour les espaces flexibles et aux fonctions multiples requis par la vie moderne.

Un des aspects que le cabinet d’Anna Puigjaner à Barcelone, Maio Architects, a développé au sein de son projet 110 Rooms était une solution à ce problème. L’immeuble offre une approche adaptable: chaque appartement peut être reconfiguré, sans fonctions prédéfinies pour chaque pièce, ce qui permet à n’importe quelle pièce de servir de chambre, de salon ou de cuisine. Les résidents peuvent augmenter ou réduire la taille de leur appartement au fil des changements de situation familiale ou professionnelle, ce qui leur évite d’avoir à déménager.

La séduisante simplicité

Quand on lui demande pourquoi le récit moderniste persiste – et pourquoi il est si difficile pour d’autres récits de trouver de l’espace et de la visibilité – An Fonteyne désigne la séduisante clarté de son histoire. «C’est une histoire simple. Tout le monde peut la comprendre. Sa cohérence la rend facile à enseigner, à référencer, à reproduire.» Une idée qui rejoint la logique de la standardisation: une seule mesure, un seul corps, un seul principe répété partout.

Anna Puigjaner ajoute que cette persistance est aussi liée au confort. «Il est plus confortable de perpétuer une connaissance existante que d’en faire l’examen critique. Les récits familiers nous procurent de la sécurité, alors que leur remise en question expose des hiérarchies cachées et perturbe des croyances que l’on avait depuis longtemps. Cela perpétue aussi les systèmes de pouvoir au sein de la discipline: les problèmes demeurent invisibles aux yeux de ceux qui n’ont jamais eu à les vivre.»

Maquette d'un bâtiment moderniste, à échelle humaine, insérée dans le Musée d'art et d'histoire de Genève : « Et pourtant, tout avait si bien commencé ».
Un modèle d’immeuble moderniste, avec un humain pour l’échelle, inséré dans l’exposition «Et pourtant tout avait si bien commencé» au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. ©DylanPerrenoud

Texte relu et vérifié par Catherine Hickley et Eduardo Simantob, traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/op

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