La finance suisse est aussi une arme contre la pauvreté
Plutôt que de recettes toutes faites, la lutte contre la pauvreté en Afrique requiert un arsenal de mesures complexes. La transparence financière notamment, domaine où la Suisse peut faire mouche, juge Paul Collier, professeur à Oxford.
Petit détour agricole. A Madagascar, le groupe sud-coréen Daewoo vient de louer 1,3 millions d’hectares (un tiers de la Suisse) au gouvernement pour y produire de la nourriture pendant 99 ans.
«C’est mon modèle, glisse Paul Collier. Merveilleux! Une vaste étendue, des économies d’échelle, une compagnie très compétente qui organisera la production, ça fera la différence. C’est un avenir possible pour l’agriculture.»
Economiste oxfordien de renom, Paul Collier était à Berne cette semaine pour partager son analyse sur les mesures de lutte contre la pauvreté dans les locaux de la Direction du développement et de la coopération (DDC).
Pour lui, cette lutte doit viser en priorité le milliard d’êtres humains pris au piège de facteurs qui les empêchent d’émerger du dénuement. Ce «Bottom Billion», il en a fait le sujet de son dernier livre.
swissinfo: Vous venez d’écrire un ouvrage destiné au grand public. Mais l’homme de la rue a-t-il une quelconque chance d’agir pour les pays les plus pauvres?
Paul Collier: Oui. La raison pour laquelle j’ai écrit ce livre est la suivante: aussi longtemps que les citoyens ne mettront pas la pression, qu’ils ne comprendront pas mieux les problèmes, les gouvernements continueront à gesticuler inefficacement plutôt que de se montrer sérieux.
C’est la frustration qui m’a poussé à écrire ce livre. La frustration de voir que les gouvernements des pays riches ne saisissent pas les occasions d’adopter des politiques plus sérieuses, plus efficaces.
swissinfo: Et ces politiques sont…
P.C.: Un bon guide est à trouver dans ce qui s’est passé la dernière fois que le monde riche a vraiment eu l’intention d’aider une autre partie de la planète. Pour cela, il faut remonter de soixante ans dans le temps. Le monde riche, c’était l’Amérique, le monde des pauvres, l’Europe, après la Deuxième guerre mondiale.
L’Amérique a agi, car elle y était contrainte, l’Europe risquant de choir au sein de l’empire soviétique nucléarisé. Elle a déployé la gamme de politiques dont nous avons besoin aujourd’hui.
Première chose: elle a lancé un vaste programme d’aide – le plan Marshall. Ce type de programme est une partie de la solution. Mais ce n’est pas la solution. L’Amérique a eu recours à toute une gamme de politiques.
En plus du plan d’aide, elle a complètement inversé sa politique commerciale. Elle l’a utilisé pour ouvrir son marché en faveur de l’Europe, afin que cette dernière puisse vendre ses produits chez elle.
Avant la Deuxième guerre mondiale, l’Amérique était fortement protectionniste. Après, elle a ouvert ses marchés et institutionnalisé cette ouverture en créant l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce [GATT – ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce / OMC].
L’Amérique a aussi entièrement inversé sa politique de sécurité. Avant la guerre, elle était isolationniste. Après, elle a installé plus de 100’000 hommes en Europe durant plus de 40 ans.
Aide, commerce, sécurité… et gouvernance. Avant-guerre, l’Amérique avait exactement la même approche que la Suisse actuellement. Elle ne voulait même pas rejoindre la Société des nations.
Après la guerre, elle a fondé les Nations Unies, le Fond monétaire international, l’OCDE. Elle a aussi encouragé la création de la Communauté européenne. Tous ces systèmes mutuels d’appui à la gouvernance étaient d’abord destinés à l’Europe.
Aide, commerce, sécurité et gouvernance: c’est l’arsenal utilisé par l’Amérique. Il a marché, et il marchera encore. Mais pour le moment, nous ne l’utilisons pas.
swissinfo: Quel rôle pour la Suisse dans ce tableau?
P.C.: Comme la Norvège, la Suisse devrait tabler sur ses avantages. Riche en pétrole, la Norvège s’est spécialisée dans la bonne gestion du pétrole et des revenus du pétrole. Elle est devenue le leader mondial dans le domaine du pétrole comme vecteur de développement.
La Suisse a le même type d’opportunités. Et ceci, dans deux domaines évidents où elle possède de nombreux spécialistes: la finance et les médicaments. Son orientation en termes de business lui donne une capacité indiscutable pour agir en faveur du développement. Mais pour l’instant, elle n’exploite pas ces opportunités.
(…) Il existe trois centres financiers mondiaux: Zurich, Londres et New York. Londres et New York sont largement contaminées par la catastrophe financière qu’elles ont inventé. La Suisse se trouve en position de force pour le nettoyage.
Cette crise financière est largement liée au manque de transparence. Une partie de la solution consiste indubitablement à accroître cette transparence. Au lieu de le faire pour nous seuls, développons cette transparence également pour l’Afrique et pour les pays minés par une mauvaise gouvernance.
(…) En prenant l’initiative, la Suisse aurait un impact énorme. Si elle bouge en matière de secret, Londres et New York, qui se cachent derrière elle, devront bouger. La Suisse a une position stratégique. Elle n’aime peut-être pas cette idée, mais c’est le cas. Il n’est pas possible d’échapper à sa propre responsabilité morale.
swissinfo: L’Afrique semble vouée à la pauvreté. Existe-t-il vraiment une voie de sortie?
P.C.: Oui, assurément. L’Afrique se développera. Certains pays africains le font déjà, même si les problèmes sont énormes. Il y a sur place des gens courageux et capables qui se battent pour le changement. Au final, ils gagneront.
Notre travail à nous, modeste, est de les aider. De faire de notre mieux pour les mettre en position de force. Car le plus souvent, ces gens courageux perdent contre les escrocs qui ont de l’argent et des armes.
Interview swissinfo, Pierre-François Besson
Ancien directeur de recherche à la Banque mondiale, Paul Collier est professeur d’économie à l’Université d’Oxford, où il dirige le département d’étude des économies africaines.
Expert renommé, ancien conseiller du gouvernement Blair, cet économiste travaille sur les guerres civiles (leur coût, la prévention), les effets de l’aide, les questions de démocratie dans les pays les plus pauvres, etc.
Paul Collier a sorti cette année «The Bottom billion» qui lui a valu deux récompenses – les prix Arthur Ross et Lionel Gelber.
Sur les quelque 6,7 milliards d’êtres humains, environ un milliard (70% en Afrique, issus au total de 58 pays) ne parviennent pas à se libérer de la pauvreté.
Selon Paul Collier, quatre facteurs principaux les en empêchent: la faillite de l’Etat (mauvaise gouvernance), les conflits armés internes, les matières premières (risque de conflit accru, attitude de rentier) et l’enclavement géographique (pas d’accès à la mer ni marché proche).
Pour favoriser leur développement, l’économiste préconise des mesures internationales coordonnées qui vont de la coopération au développement aux missions de promotion de la paix, en passant par les réglementations et le commerce mondial (accès privilégié à de nouveaux marchés).
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