Affaire Marc Rich: Un ministre d’Obama sur la sellette
Eric Holder, nominé ministre de la Justice par Barack Obama, a été critiqué pour son rôle dans la grâce controversée de Marc Rich en 2001. Il a comparu devant la commission judiciaire du Sénat qui doit recommander ou non à la Chambre haute d'approuver sa nomination.
Eric Holder a été accusé jeudi d’avoir manqué d’indépendance envers l’exécutif quand, au dernier jour de la présidence de Bill Clinton, il contribua à la grâce accordée au magnat du négoce international de matières premières Marc Rich, réfugié en Suisse depuis 1983.
«Eric Holder a détourné les procédures normales d’amnistie», a lancé le sénateur Arlen Specter, le républicain le plus haut placé à la commission judiciaire du Sénat qui entendait le nominé de Barack Obama jeudi.
Le 20 janvier 2001, la grâce prononcée par Bill Clinton permit à Marc Rich, condamné pour fraude fiscale et violation des sanctions commerciales américaines contre l’Iran, d’éviter plusieurs dizaines d’années de prison et le remboursement des 48 millions de dollars qu’il était accusé d’avoir soustrait au fisc.
Une généreuse donatrice
A l’époque, des procureurs qui avaient poursuivi Marc Rich et des élus du Congrès, démocrates aussi bien que républicains, avaient reproché à Eric Holder d’avoir conféré avec l’avocat de Marc Rich, Jack Quinn, un ancien de l’Administration Clinton, pour faire amnistier un homme dont l’ex-femme, Denise Rich, était une généreuse donatrice du Parti démocrate.
Une commission d’enquête formée par la Chambre avait conclu qu’Eric Holder n’avait pas respecté les procédures d’amnistie du ministère de la Justice.
Jeudi soir, emboîtant le pas à Karl Rove, ancien conseiller politique de George Bush, le sénateur Arlen Specter et d’autres sénateurs républicains ont ressorti l’affaire Marc Rich.
Une volonté de plaire
«Marc Rich était un criminel en fuite et accusé de trahison avec l’Iran», a rappelé Arlen Specter. Le sénateur républicain a ouvertement redouté que le rôle d’Eric Holder dans l’affaire Marc Rich ne révèle «une volonté de plaire à la Maison Blanche et ne soulève des doutes sur sa capacité à exercer vis-à-vis du président l’indépendance dont tout ministre de la Justice a besoin».
Eric Holder est l’ancien ministre adjoint de la Justice de Bill Clinton et le premier Noir à être appelé à diriger ce ministère. Il est unanimement respecté pour son expérience de trente ans en tant que juriste, avocat, procureur et juge. Ami de Barack Obama, il est aussi personnellement apprécié par les élus du Congrès, tant républicains que démocrates.
L’image de la Maison Blanche
Mais l’affaire Marc Rich trouble encore suffisamment l’opinion publique américaine pour que le Washington Post, le Wall Street Journal et le New York Times aient appelé Eric Holder à «s’expliquer».
«Les membres de la commission judiciaire du Sénat doivent faire pression sur Eric Holder pour qu’il explique son rôle et ses raisons pour avoir soutenu les grâces discutables que le président Bill Clinton a accordées», a ainsi estimé le Washington Post, un quotidien qui, comme le New York Times mais contrairement au Wall Street Journal, a appuyé la candidature de Barack Obama à la présidence.
Les républicains n’ont pas le nombre de voix nécessaire au Sénat pour bloquer la nomination d’Eric Holder, mais la future Administration Obama a senti le danger qui consiste à ce que l’affaire Marc Rich ne soit utilisée pour ternir l’image d’Eric Holder et, à travers lui, celle du prochain locataire de la Maison Blanche.
A la défense d’Eric Holder
Les démocrates sont donc montés au créneau jeudi pour défendre Eric Holder. Ils ont recruté l’ancien directeur du FBI, Louis Freeh, le patron du syndicat de la police, Chuck Canterbury, et même l’ancien sénateur républicain John Warner, l’un des «sages» de la politique américaine, pour plaider en faveur du protégé de Barack Obama.
John Warner a ainsi concédé qu’Eric Holder fit preuve de «mauvais jugements» pendant l’affaire Marc Rich, mais il a garanti qu’ils «ne se renouvelleront pas».
Quant à Eric Holder, il a fait acte public de contrition. «J’ai fait des erreurs dans l’affaire Marc Rich. Je n’aurais pas dû parler avec la Maison Blanche et lui donner des conseils sans avoir étudié le dossier et sans m’être mis au courant de l’historique de Marc Rich» a reconnu Eric Holder.
Avant de souligner qu’au moment de la demande de grâce, il n’était «pas au courant des liens de Madame Rich avec le Parti démocrate». Eric Holder a même affirmé qu’il fera «un meilleur ministre de la Justice en raison de l’affaire Marc Rich».
«J’ai tiré les leçons de cette affaire», a-t-il fait valoir. Il a assuré qu’il «se rend compte que le ministre de la Justice est différent des autres membres du gouvernement et qu’il doit y avoir une distance entre le ministre et le président». M. Holder a aussi promis d’être «l’avocat du peuple», et non pas l’un des hommes du président.
swissinfo, Marie-Christine Bonzom, Washington
Né le 21 janvier 1951 à New York de parents immigrés de la Barbade, Eric Holder est un ami de Barack Obama.
Celui-ci l’avait nommé membre du comité de sélection qui l’a aidé à choisir Joseph Biden pour vice-président.
Les deux hommes partagent le même avis sur de nombreux points: opposé au Patriot Act et à l’usage de la torture dans la lutte contre le terrorisme, il est favorable à la fermeture de la prison de Guantanamo.
Contrairement à Barack Obama, il est catégoriquement opposé à la peine de mort.
Eric Holder fut le premier Noir à devenir ministre adjoint de la Justice (1997-2001).
Si sa nomination est confirmée par le Sénat, il sera le premier Noir à occuper le poste de ministre de la Justice aux Etats-Unis.
Né à Anvers le 18 décembre 1934 sous le nom de Marc Reich, il est ressortissant israélien, espagnol et américain, bien que, selon certaines sources, il aurait renoncé à la citoyenneté américaine pour obtenir l’espagnole.
En 1983, cet important négociant en matières premières se trouvait en Suisse quand il fut inculpé de fraude fiscale et de commerce illégal avec l’Iran et n’est jamais retourné aux Etats-Unis depuis.
Il fut gracié par Bill Clinton au dernier jour de sa présidence, le 20 janvier 2001, alors qu’Eric Holder était ministre adjoint de la Justice.
Bill Clinton a justifié l’amnistie de Marc Rich en indiquant notamment qu’il avait reçu des appels à la clémence de la part du premier ministre israélien Ehoud Barak et du roi Juan Carlos d’Espagne.
Marc Rich dirige un groupe basé en Suisse; l’une de ses sociétés, Glencore, a impliquée dans le scandale du programme «Pétrole contre Nourriture» de l’ONU en Irak. En mars 2008, le Ministère public suisse a suspendu son enquête faute d’indices.
Après avoir vécu à Zoug, Marc Rich s’est installé à Meggen (Lucerne). Il a une maison à St-Moritz et une autre à Marbella (Espagne).
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