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Le monde découvre le Pacifique

L'atoll Tarawa , sur les îles Kiribati. Keystone / Richard Vogel

Sous la conduite de la diplomate Yasmine Chatila Zwahlen, la Suisse a considérablement renforcé sa présence dans le Pacifique au cours des trois dernières années. Mais dans quel but? C’est ce que nous lui avons demandé.

Ce contenu a été publié le 05 février 2021 - 16:00
Urs Wälterlin

Ambassadrice en job sharing

La diplomate suisse Yasmine Chatila Zwahlen (née en 1963) observe les événements dans le Pacifique depuis la capitale australienne Canberra – non seulement en tant qu’envoyée spéciale pour cette région, mais aussi en tant qu’ambassadrice à Kiribati, Nauru, Papouasie-Nouvelle-Guinée et Vanuatu. Elle dirige la direction de l’ambassade de Canberra en job sharing avec son mariLien externe – l’ambassadeur de Suisse en Australie, Pedro Zwahlen.

Fille d’une famille libano-suisse, Yasmine Chatila a passé ses premières années au Liban. Lorsque la guerre civile libanaise a éclaté en 1975, la famille s’est installée en Suisse, où vivaient ses grands-parents. Après avoir obtenu sa licence ès lettres à l’Université de Berne, elle a rejoint le service diplomatique du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1994.

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swissinfo.ch: La Suisse, bien que située aux antipodes, s’engage précisément dans le Pacifique. Pourquoi?

Yasmine Chatila Zwahlen: La politique étrangère suisse est universelle. Nous représentons nos valeurs partout dans le monde. Nous essayons d’avoir de bonnes relations avec chaque État. Au niveau bilatéral et multilatéral, mais aussi au niveau régional.

Des régions du monde comme le Pacifique jouent un rôle de plus en plus important dans la résolution des problèmes mondiaux. Pour la Suisse, cet engagement accru est avant tout la reconnaissance d’une région immense où, pour des raisons historiques, la Suisse n’a pas eu de contacts intensifs.

Bien que le Pacifique couvre un tiers de la surface terrestre, beaucoup de Suisses connaissent à peine cette région. A-t-elle une quelconque importance politique?

Le Pacifique compte au total 22 États et territoires. Douze de ces États sont membres des Nations unies. Cela représente 6,22% des votes à l’ONU. Nous ne pouvons donc pas simplement négliger ces pays; nous voulons travailler avec eux pour relever les défis mondiaux.

Le Forum des îles du PacifiquesLien externe (FIP), la plus importante organisation de la région, existe déjà depuis 1971. Il compte 18 membres à part entière, dont l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ensuite, il y a les membres qui n’ont pas de voix aux Nations unies, comme les îles Cook, la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, mais cela pourrait changer.

La plupart des États du Pacifique ont été des colonies à un moment ou à un autre. Ressent-on encore cette partie de l’histoire aujourd’hui?

La décolonisation n’est pas seulement de l’histoire ancienne; elle est en fait toujours en cours. Par exemple, lors d’un récent référendum, la population de l’île de Bougainville s’est nettement prononcée en faveur de son indépendance par rapport à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. J’ai alors découvert que le mouvement d’indépendance y était beaucoup plus ancien que celui de la Papouasie-Nouvelle-Guinée elle-même. C’est ainsi que la domination étrangère dure longtemps, par le biais de différentes puissances, mais maintenant, nous pourrions bientôt assister à l’émergence d’une nouvelle nation.

La Papouasie occidentale est un autre exemple où l’histoire coloniale prolonge longtemps ses effets. Pour l’Indonésie et la communauté internationale, la Papouasie occidentale est simplement une province indonésienne. Mais les autochtones y rêvent d’indépendance.

En 1961, après le retrait de la puissance coloniale des Pays-Bas, la Papouasie occidentale a même eu son propre gouvernement. Cette tendance continue vers l’indépendance dans le Pacifique est importante pour nous en tant que partenaires politiques. C’est vrai pour les États d’aujourd’hui, mais peut-être aussi pour les États de demain.

Les petits États du Pacifique ne sont pas si petits, du moins économiquement, quand on les additionne. Que signifie le fait que nous parlons d’une zone de seulement 500’000 kilomètres carrés de terre, mais d’une zone économique exclusive de 40 millions de kilomètres carrés?

De plus en plus, les pays du Pacifique ne se considèrent plus comme de petits États insulaires, mais comme des «États du grand océan». Ils savent que leur souveraineté sur une grande part des océans du monde leur confère une importance et un certain pouvoir.

Ces pays sont certes fortement touchés par de nombreux problèmes mondiaux, tels que les conséquences du changement climatique, mais ils disposent également de ressources économiques considérables. Et ils ont des cultures millénaires, des connaissances traditionnelles et des idées sur la façon de traiter les problèmes mondiaux.

L'ambassadrice en visite dans des villages particulièrement isolés dans l'ouest de Santo, au Vanuatu. / Pedro Zwahlen

Ces dernières années, la Chine a considérablement renforcé sa position dans le Pacifique. Quelle est l’importance géopolitique et stratégique de cette région?

L’océan Pacifique couvre un tiers de la surface du Globe; le contrôle de cette zone est d’une grande importance pour le commerce mondial, la sécurité alimentaire et la course militaire entre les grandes puissances. Jusqu’à récemment, la Chine et Taïwan se partageaient les relations politiques avec les États insulaires à peu près à égalité. Mais dans ce domaine aussi, l’influence de la Chine s’accroît rapidement grâce à des investissements stratégiques.

L’importance du Pacifique augmente aussi à d’autres égards – on pourrait même dire que le monde découvre actuellement le Pacifique. La Suisse est l’un des nombreux pays – y compris européens – qui intensifient leurs relations avec les pays de cette région. En chiffres absolus, l’Australie reste toujours le partenaire le plus important dans le Pacifique.

Quelles sont les conséquences de cet intérêt accru sur le travail de la Suisse dans le Pacifique?

L’intérêt est tel que l’on peut parler de concurrence – d’une part en matière de relations politiques, d’autre part en matière de coopération. Cela a parfois des conséquences négatives. Par exemple, si dans la lutte pour la reconnaissance par un pays, ce ne sont pas les meilleurs projets des pays donateurs qui sont réalisés. Elle peut également encourager la corruption, en particulier dans les pays où les administrations sont faibles.

Sur quoi la Suisse se concentre-t-elle dans son engagement dans cette région?

Le Pacifique n’est pas une des régions prioritaires de la Direction du développement et de la coopération (DDCLien externe). Pour nous, l’accent est mis sur les relations politiques. En matière de coopération, nous nous concentrons sur certaines niches et sur des projets qui complètent le travail d’autres pays.

Nous avons remarqué que, dans le passé, le Pacifique avait relativement peu de poids dans les institutions internationales. Nous avons invité seize États – dont la moitié dans le Pacifique – à ouvrir une mission permanente à Genève, un lieu qui, avec l’ONU et 35 autres institutions internationales, est d’importance mondiale.

Nous le faisons d’une part parce que nous voulons que l’universalité de Genève soit promue et que tous les États du monde y soient représentés. En même temps, nous voulons que ces États du Pacifique puissent représenter leurs intérêts sur la scène mondiale avec leur propre voix.  Pour cela, ils ont besoin d’amis politiques, amis dont nous faisons partie.

Pour en revenir à l’aide sur le terrain, combien d’argent la Suisse dépense-t-elle à cet effet dans le Pacifique?

Au cours des quatre dernières années, elle a versé en moyenne 700’000 francs par an pour des projets. Une partie de l’argent provient de l’aide humanitaire de la DDC, une autre de la Direction politique.

Comme je l’ai dit, la région n’est pas une priorité pour l’aide au développement de la Suisse, mais nos programmes et nos valeurs mondiales trouvent une application ici aussi. Par exemple, nous soutenons un fonds d’aide de 300’000 francs pour aider les pays à faire face aux conséquences du Covid-19. Ou bien nous aidons à reconstruire Vanuatu après le cyclone dévastateur de l’année dernière avec 125’000 francs d’aide d’urgence. Nous étions déjà impliqués sur une île là-bas lorsque nos partenaires nous ont demandé de les soutenir. Mais on ne peut pas planifier une telle chose.

À cela s’ajoutent les contributions suisses aux banques et fonds de développement, tels que la Banque mondiale et le Fonds vert pour le climat, qui encouragent le développement durable dans ces pays en coopération avec les gouvernements respectifs.

Accueil chaleureux pour la visite du couple d'ambassadeurs à l'occasion de l'inauguration d'une bibliothèque pour enfants financée par l'ambassade de Suisse sur Tatana, une petite île de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Madness Photography

La nouvelle stratégie du Conseil fédéral en matière de coopération internationale lie l’aide au développement aux intérêts à long terme de la Suisse. L’un de ces intérêts est le changement climatique. La lutte contre les conséquences du réchauffement climatique est-elle au centre de votre travail dans le Pacifique?

Les effets du changement climatique affectent pratiquement toutes les facettes de notre coopération. Nous travaillons bilatéralement avec les pays dans ce domaine, mais aussi avec des organisations régionales et internationales.

Au Vanuatu, par exemple, après une sécheresse catastrophique, nous avons mis en place un projet visant à donner à la population une plus grande résilience face à des catastrophes aussi dévastatrices. Cela inclut également l’adaptation au changement climatique, appelée Climate Adaptation.

Par exemple, les méthodes agricoles doivent être adaptées aux nouvelles conditions climatiques – en diversifiant les types de plantes qui peuvent être cultivées ou en augmentant la sécurité de l’approvisionnement en eau.

Dans le même temps, nous aidons les gouvernements à renforcer les capacités dans les ministères, afin que ces administrations puissent répondre aux exigences de l’avenir. Ce faisant, nous n’arrivons jamais avec nos idées et nos exigences; nous demandons plutôt aux pays ce dont ils ont besoin.

Visite aux îles Kiribati: les femmes revêtent du noir chaque jeudi pour protester contre les violences domestiques. Urs Wälterlin

Le changement climatique contribue également à la migration forcée dans le Pacifique. Des gens perdent leur patrie, leurs moyens de subsistance à cause de la hausse du niveau de la mer. Ils doivent fuir pour survivre. Est-ce un dossier pour la Suisse?

Absolument. C’est un créneau que nous occupons. Nous travaillons depuis des années pour aider les États à faire face à ces mouvements migratoires. En effet, si ceux-ci se déroulent de manière non planifiée et chaotique, ils peuvent conduire à des conflits, à une lutte pour les ressources.

En collaboration avec la Norvège, nous avons lancé l’Initiative NansenLien externe en 2013. Elle a permis d’identifier des situations dans lesquelles les gens ne fuient pas la guerre et ne sont donc pas sous la protection de la Convention sur les réfugiés, mais fuient les conséquences du changement climatique. Cette lacune dans le système de protection devait être identifiée et ensuite comblée.

Lorsque nous avons commencé les discussions dans le Pacifique à cette époque, le sujet était pratiquement tabou. Parce que l’appartenance des gens à leur territoire, à leur île, est considérée comme sacrée. Grâce à cette initiative, le sujet a pu être détabouisé. Depuis lors, la Suisse est à l’avant-garde de la lutte contre les migrations induites par le changement climatique, qui est aussi une adaptation au changement climatique.

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