«Le monde serait-il moins sûr sans l’Otan?»
Réunie vendredi et samedi en Sommet à Strasbourg, l'Organisation du Traité de l'Atlantique nord a 60 ans. Depuis 1949, cette alliance militaire a marqué le monde de son empreinte, y compris la Suisse, qui n'en est pourtant pas membre.
Alors que le Sommet de Strasbourg s’achève dans une ville secouée par les manifestations et les violences des casseurs, l’Otan a fait bloc derrière la nouvelle stratégie américaine en Afghanistan, choisi son futur secrétaire général (ci-contre) et accueilli deux nouveaux membres: l’Albanie et la Croatie.
Et la Suisse ? Victor Mauer, directeur adjoint du Centre d’études sur la sécurité (CSS) de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), connaît bien l’Otan, notamment pour avoir travaillé au secrétariat international de son assemblée parlementaire à Bruxelles. Pour swissinfo, il se penche sur l’importance de l’Alliance atlantique et sur les relations d’un petit pays neutre avec cette organisation militaire.
swissinfo: En considérant ces soixante ans d’histoire, la Suisse aurait-elle eu avantage à devenir membre de l’Otan?
Victor Mauer: La question d’une adhésion à part entière de la Suisse ne se pose pas. Elle ne s’est du reste jamais posée, même si ce pays a profité du bouclier nucléaire de l’alliance pendant la Guerre froide.
Actuellement, une nouvelle guerre conventionnelle en Europe est très improbable. En outre, en Suisse, personne ne soutient une adhésion à part entière. Enfin, la Suisse ne pourrait plus justifier sa neutralité.
swissinfo: Le plus gros désavantage pour la Suisse serait donc de renoncer à sa neutralité?
V.M.: C’est vrai. L’article 5 du Traité de Washington précise qu’en cas d’attaque contre un Etat membre, il faut participer à sa défense. Et cela aurait des conséquences sur la neutralité.
swissinfo: La Suisse n’est donc pas membre mais elle participe au Partenariat pour la paix, qui est un programme de l’Otan. Est-ce compatible avec la neutralité?
V.M.: La question ne se pose absolument pas pour ce programme. D’abord parce que le Partenariat pour la paix encourage une coopération civile et militaire entre Etats. Ce qui peut, mais ne doit pas forcément constituer un premier pas vers une adhésion à l’Alliance. Et puis, chaque pays peut décider jusqu’où il veut s’impliquer.
swissinfo: Que représente la Suisse pour l’Otan?
V.M.: Peu de chose, par comparaison à d’autres pays. Mais la Suisse abrite par exemple le Réseau de relations et de sécurité internationales de notre CSS à l’EPFZ ainsi que divers organismes à Genève (politique de sécurité, déminage humanitaire, contrôle démocratique des forces armées), lesquels contribuent activement aux programmes de formation.
Mais la contribution à proprement parler militaire de la Suisse est minime, par rapport à d’autres pays. Cela dit, avec le contingent de la Swisscoy, elle participe à la mission de la KFOR, une contribution précieuse et appréciée.
swissinfo: Malgré cela, il y a des gens, en Suisse, qui estiment que cet engagement au sein de l’Otan est incompatible avec la neutralité. Pourquoi?
V.M.: Dans certains milieux, l’Otan est encore et toujours l’Alliance contre la Guerre froide. En réalité, ceux qui critiquent l’Otan en la qualifiant de classique alliance militaire sont ceux-là même qui sont restés prisonniers mentalement du schéma du conflit est-ouest. Alors que l’Otan a dépassé depuis longtemps la Guerre froide.
swissinfo: L’Otan n’est donc plus ce qu’elle était lors de sa création en 1949?
V.M.: C’est vrai. Depuis le tournant des années 1989-1991, elle s’est fondamentalement transformée. Mais même du temps de la Guerre froide, elle était déjà plus qu’une simple alliance militaire. C’était un forum de consultation transatlantique qui incarnait la sécurité à l’intérieur et à l’extérieur.
Et l’article 5, sur le devoir d’assistance, n’a absolument pas empêché l’énorme attrait qu’elle a exercé sur les Etats d’Europe de l’Est après 1990.
swissinfo: L’engagement de l’Otan en 1999 en Serbie a été une opération préventive qui n’était pas prévue par l’ONU. Il n’existait pas de mandat pour cela. Est-ce là la politique de l’Otan à l’avenir?
V.M.: Il faut situer le contexte de l’intervention de 1999. Le massacre de Srebrenica était dans tous les esprits et on était très conscient du fait que, lors de la guerre de Bosnie, on était intervenu beaucoup trop tard.
Européens et Américains étaient d’accord sur le fait qu’on ne pouvait tolérer une deuxième catastrophe humanitaire dans les Balkans. Il n’existait pas de mandat de l’ONU, parce que le Conseil de sécurité était bloqué comme au temps de la Guerre froide.
Et pourtant, il serait absolument inadéquat de qualifier l’Otan de force d’intervention. Aujourd’hui, elle est à la fois une organisation de défense collective, de coopération de sécurité et un manager de crise avec des tâches globales.
swissinfo: A quoi ressemblerait le monde sans l’Otan?
V.M.: Après la chute de l’Union soviétique et la fin du Pacte de Varsovie, on aurait pu s’attendre aussi à la fin de l’Otan. Si l’Alliance atlantique demeure telle quelle, c’est d’abord parce qu’elle a réussi à se transformer fondamentalement depuis 1994 et à s’adapter aux nouvelles exigences de la politique de sécurité.
Si elle devait être dissoute maintenant, on se demanderait inévitablement par quelle structure la remplacer.
Nous avons besoin d’une structure d’ordre – que ce soit dans le domaine financier et économique ou de la politique de sécurité. Je crois que le monde serait globalement moins sûr si elle n’existait pas.
Interview swissinfo: Etienne Strebel
(Traduction de l’allemand: Isabelle Eichenberger)
Afghanistan. Les membres de l’Alliance sont tombés d’accord pour y déployer jusqu’à 5000 soldats de plus. Ces troupes participeront à la formation de la police afghane et à la sécurisation du pays à l’occasion des élections, prévues cette année.
Secrétaire général. Malgré les réticences initiales de la Turquie, le premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen a été nommé comme prochain secrétaire général de l’Otan. L’accord d’Ankara a finalement été obtenue grâce aux «garanties» fournies par le président américain Barack Obama.
Emeutes. Placé sous haute protection (15’000 policiers allemands, 9000 français), le Sommet a vu défiler près de 10’000 manifestants (30’000 selon les organisateurs), dont environ un millier particulièrement violents (Black Block). Les émeutiers ont mis le feu à une pharmacie, à l’Office du tourisme et à un hôtel. Ils ont également dégradé une chapelle, vandalisé une station-service et tenté de dévaliser un distributeur de billets, selon la gendarmerie qui a procédé à plusieurs interpellations.
De l’autre côté du Pont de l’Europe, sur la rive allemande, les policiers ont empêché environ 7000 manifestants d’entrer sur le territoire français.
1949. L’Organisation du traité de l’Atlantique nord est une alliance militaire de 26 Etats européens et des Etats-Unis, qui appliquent le Traité de l’Atlantique nord, signé le 4 avril 1949.
Lutte. Les pays signataires s’engagent à assurer la liberté et la sécurité de leurs partenaires avec des moyens militaires et politiques.
Bruxelles. Son instance supérieure est le Conseil de l’Atlantique nord, qui a son siège à Bruxelles. Ses décisions doivent être approuvées à l’unanimité des membres.
Suisse. Outre les 26 Etats membres, l’Otan compte aussi 23 pays partenaires, dont la Suisse et l’ancien ennemi russe.
Missions. Elle exécute actuellement des missions au Kosovo, en Macédoine, en Afghanistan, en Irak et au Darfour (Soudan). Elle a également déployé une flotte en Méditerranée pour prévenir d’éventuelles attaques terroristes.
Selon le dernier sondage de l’Etude sur la sécurité 2009, 3,8% de la population helvétique est favorable à une adhésion à part entière de la Suisse à l’Otan, 17% est plutôt favorable, près de 40% plutôt pas d’accord et près de 35% pas du tout d’accord.
Pour ce qui est d’un rapprochement avec l’alliance, 5,5% y serait très favorable, 32,8% plutôt favorable, mais la majorité demeure opposée.
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