Le visage renouvelé de la Genève internationale

La crise du coronavirus, une «épreuve décisive» pour l’ONU

A journalist attends a Covid-19 briefing at the World Health Organization (WHO) in Geneva on March 6. WHO has played a leading role in fighting the virus, amid criticism. Martial Trezzini/Keystone

La pandémie de Covid-19 met à l'épreuve les Nations Unies, selon des experts basés à Genève et à New York. Difficultés financières et rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine secouent le système.

Ce contenu a été publié le 20 avril 2020 - 10:56

Les Nations Unies célèbrent cette année leur 75e anniversaire. L’heure n’est cependant pas à la fête. La pandémie de Covid-19 est la «crise la plus difficile à laquelle l'ONU ait été confrontée depuis la Seconde Guerre mondiale», a déclaré le Secrétaire général Antonio Guterres.

Richard Gowan, directeur de l'International Crisis Group aux Nations Unies à New York. International Crisis Group

L'Organisation mondiale de la santé (OMS), dont le siège se trouve à Genève, a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre le virus, mais essuie de vives critiques: le président américain Donald Trump lui reproche notamment d’être trop proche de la Chine. D'autres agences des Nations Unies et organisations internationales ont également répondu à l’état d’urgence.   

Jusqu’ici, les réponses des États membres à la pandémie se sont révélées largement unilatérales et le Conseil de sécurité de l'ONU est demeuré bien silencieux. A l’issue d’une première réunion par vidéoconférence sur le sujet le 9 avril seulement, il s’est contenté d’exprimer son soutien aux efforts d’António Guterres, tout en faisant appel à l’unité.  

Dans des interviews distinctes, Richard Gowan, directeur de l'International Crisis Group aux Nations Unies à New York, et Thomas Biersteker, professeur de relations internationales et de sciences politiques à l'Institut de hautes études internationales et du développement à Genève (IHEID), partagent leurs points de vue sur la réponse de l’ONU à la pandémie.   

Thomas Biersteker, professeur de relations internationales et de sciences politiques à l'Institut de hautes études internationales et du développement. Graduate Institute

swissinfo.ch: Cette pandémie est-elle véritablement un «moment de vérité» pour l'ONU et le système multilatéral, comme l’a laissé entendre António Guterres?  

Richard Gowan: Il s’agit d’un test de pertinence décisif pour l’ONU en ce 21e siècle. Si les États membres parviennent à travailler ensemble pour contenir le virus et si les agences onusiennes réussissent à coordonner la lutte, l’importance du multilatéralisme sera démontrée. Elle vaut en particulier pour les pays défavorisés, qui auront sans doute besoin d'un soutien technique et économique massif pour gérer les effets du Covid-19. A contrario, si les gouvernements ne coordonnent pas leurs actions et privilégient une approche fragmentée et nationaliste pour limiter la propagation de la maladie, l’ONU perdra sa raison d’être. Avec des conséquences négatives sur la coordination concernant le changement climatique ou les droits humains par exemple.  

Thomas Biersteker: La plupart des pays ferment les frontières et ne recourent pas au système multilatéral. D’une certaine façon, ce n'est pas surprenant. Le multilatéralisme se trouve confronté à un moment de vérité, mais il est trop tôt pour dire quelles en seront les conséquences. Plus nous subirons les effets de ces mouvements non coordonnés, plus nous nous rendrons compte des limites d'une action au seul niveau national.  

swissinfo.ch: Comment expliquez-vous l’inaction du Conseil de sécurité face à la pandémie?  

R.G.: La majorité des membres du Conseil de sécurité souhaitent agir. Il est néanmoins important de reconnaître que ce dernier ne peut et ne doit pas essayer de remplacer l’OMS dans la coordination des interventions sanitaires internationales. Mais le Conseil doit se préoccuper du potentiel impact de la pandémie sur la stabilité et la sécurité dans des régions telles que l’Afrique et le Moyen-Orient, conformément à l’appel du Secrétaire général en faveur d’un cessez-le-feu mondial. Les tensions entre la Chine et les États-Unis expliquent son inaction. Washington a insisté pour que toute résolution du Conseil sur le virus fasse explicitement référence à ses origines chinoises, ce que Pékin ne peut accepter. Les grandes puissances mondiales jouent au jeu stupide des reproches, et ce en pleine crise.   

 «Si les gouvernements ne coordonnent pas leurs actions et privilégient une approche fragmentée et nationaliste pour limiter la propagation de la maladie, l’ONU perdra sa raison d’être», Richard Gowan

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T.B.: Le conservatisme inhérent du Conseil ne le pousse pas à aller au-delà du langage convenu et à faire preuve d’innovation. La Chine est réticente. Elle défend la souveraineté étatique et se montre très nerveuse à l'idée d’élargir le mandat du Conseil lorsqu’il est question de l’autorité de l’État. Vu les virulentes critiques des États-Unis, elle n’entend pas être la cible d’une résolution du Conseil de sécurité, car elle n'a pas la capacité de bloquer quoi que ce soit. Elle se révèle donc très conservatrice. Il s'agit essentiellement d'un jeu de reproches entre Washington et Pékin: les États-Unis essaient de tenir la Chine responsable, ce qui rend la coopération multilatérale difficile. 

swissinfo.ch: Au-delà du Conseil de sécurité, que pensez-vous de la réponse internationale à la crise jusqu’ici?  

R.G.: Le système des Nations Unies a été très lent à saisir l'ampleur du défi. A la mi-mars encore, de nombreux fonctionnaires onusiens à New York ne semblaient pas pleinement conscients de la façon dont la pandémie allait modifier leur contexte stratégique. Mais António Guterres et le système des Nations Unies dans son ensemble ont le mérite d'avoir accéléré la réponse au cours des deux ou trois dernières semaines. Les déclarations du Secrétaire général sur les aspects sécuritaires et socio-économiques de la pandémie ont démontré son sens des responsabilités au contraire de nombreux dirigeants nationaux. Au niveau opérationnel, les agents humanitaires des Nations Unies, les militants pour la paix et d'autres acteurs travaillent désormais d’arrache-pied pour atténuer la crise. On a le sentiment que les fonctionnaires onusiens gèrent cette situation un peu mieux que les États membres, mais ils ont besoin du soutien politique et financier des gouvernements.   

swissinfo.ch: Avant l'apparition du virus, l'ONU et son budget ordinaire manquaient de liquidités. Avec une récession mondiale à l'horizon, l’institution et les organisations internationales doivent-elles craindre le pire en termes de finances et de contributions des États membres?

T.B.: C’est le défi du multilatéralisme. Les États membres ont réduit leurs contributions aux organisations internationales. Un déficit qui menace Genève. La crise financière est en cours

«Tandis que les pays pauvres réclameront des fonds pour la reconstruction après la crise, les donateurs feront clairement savoir qu'ils ne disposent pas ou de peu d'argent», Thomas Biersteker

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Le public doit comprendre que l’OMS est gravement sous-financée. Lors de sa création, 100% de ses recettes de fonctionnement provenaient des contributions des États membres, mais cette part est aujourd'hui inférieure à 20%. Nous devons saisir les contraintes auxquelles ces organisations sont soumises.   

R.G.: Les donateurs peuvent fournir les fonds nécessaires aux opérations humanitaires de l’ONU dans les pays touchés par le Covid-19 de manière à contenir le virus et à prévenir la détresse à grande échelle. Les pays occidentaux veulent éviter une vague de «réfugiés Covid» d’Afrique ou du Moyen-Orient. Mais, à plus long terme, les États défavorisés vont exiger une aide internationale plus importante pour amortir le choc, alors que les gouvernements donateurs investissent chaque centime dont ils disposent dans leur pays et qu’une récession mondiale réduit les budgets de l’aide au développement. Dans six à douze mois, nous risquons d’assister à des débats quelque peu désagréables aux Nations Unies: tandis que les pays pauvres réclameront des fonds pour la reconstruction après la crise, les donateurs feront clairement savoir qu'ils ne disposent pas ou de peu d'argent.  

L’impact du virus sur la Genève internationale  

Dans un entretien accordé à la Tribune de Genève, la directrice générale de l’Office des Nations Unies à Genève, Tatiana Valovaya, avertit: la pandémie de Covid-19 aggrave les problèmes de trésorerie de l'ONU. L’institution doit prévoir des dépenses supplémentaires pour faire face aux conséquences du virus. La crise a, en outre, entraîné la suspension des travaux de rénovation du Palais des Nations à Genève, estimés à 850 millions de francs, ce qui retardera la date d'achèvement du projet (initialement prévue en 2024) et aura un impact sur les coûts.   

Le siège des Nations Unies n'est pas complètement fermé, mais la plupart des collaborateurs travaillent à domicile, comme c'est le cas pour les employés d'autres organisations internationales à Genève. La Conférence du désarmement et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies ont suspendu leurs sessions au Palais. La plupart des événements, tels que la Conférence internationale du travail, ont été annulés. Genève accueille, d’habitude, 12 000 conférences et réunions par an.   

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