Une start-up suisse veut épargner aux femmes des douleurs inutiles

De nombreuses femmes ressentent une «douleur importante» lors de l'insertion ou du retrait du DIU. © Keystone / Christian Beutler

La pose d’un stérilet peut être très douloureuse, ce qui dissuade de nombreuses femmes de recourir à ce mode de contraception. Une start-up suisse a développé un nouvel instrument pour cette procédure qui représente un nouvel espoir.

Ce contenu a été publié le 04 août 2020 - 17:24
Clare O'Dea

«Je me souviens très bien de cette douleur et cela me fait physiquement mal quand j’y repense. C’était comme la version physique de la sensation qu’on éprouve en entendant des ongles crisser sur un tableau noir. Quand je voudrai le retirer, il faudra m’anesthésier», raconte une femme qui s’est fait poser récemment un stérilet, ou dispositif intra-utérin (DIU).

Il est difficile de croire qu’au cours du siècle dernier, le design des principaux instruments utilisés pour les examens et procédures gynécologiques de routine n’a pratiquement pas évolué. Pour insérer et retirer le DIU par col de l’utérus, les médecins doivent le saisir et souvent le percer avec une sorte de longue pince nommée tenaculum. Chez certaines patientes, elle peut provoquer des saignements ou un traumatisme du col.

Des médecins du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne testent actuellement une alternative au tenaculum à une griffe. Basé sur l’aspiration, ce nouvel instrument a été développé par une société locale, Aspivix. 

Inséré dans l’utérus, le DIU constitue une des formes les plus efficaces de contraception. Plus d’une femme suisse sur cinq dans la trentaine y a recours. Mais la douleur où la peur de la douleur constituent une barrière bien connue à son utilisation.

«Une douleur intense»

Et c’est un fait, de nombreuses femmes éprouvent «une douleur intense» durant la pose ou le retrait du stérilet. Selon une des études les plus citées, c’est le cas de 17% des femmes qui n’ont jamais accouché et de 11% de celles qui l’ont fait.

À Lausanne, l’essai est dirigé par le médecin-chef du service de gynécologie du CHUV, le professeur Patrice Mathevet. «C’est un problème reconnu, dit-il. Dans la seconde partie de l’étude, nous comparerons comment les patientes évaluent la douleur avec les deux procédés différents.»

Le tenaculum traditionnel reste un bon instrument, dit-il cependant. «Il a l’air vraiment agressif quand vous le voyez mais il a été perfectionné avec le temps». Lui-même applique un anesthésique local sur le col de l’utérus avant de l’utiliser. Le tenaculum est également employé pour le transfert d’embryons dans la procréation assistée ou pour d’autres procédures.

Diverses mesures pour lutter contre la douleur durant l’insertion d’un DIU n’apportent cependant pas les résultats escomptés, selon une étude menée en 2015. Et d’autres médecins préfèrent des approches basées sur leur propre expérience.

Les trois fondateurs d’Aspivix – Julien Finci, David Finci et Mathieu Horras – sont fiers de l’instrument plus doux qu’ils ont conçu pour remplacer le tenaculum. Ils remarquent cependant qu’il a été difficile de convaincre les investisseurs, en majorité des hommes, de s’intéresser à une question de santé touchant uniquement les femmes.

«En allemand, le tenaculum est nommé Kugelzange, soit pince pour extraire les balles. Il est dérivé d’un instrument médical utilisé en temps de guerre», indique Julien Finci, responsable technique d’Aspivix.

Sérendipité

Le projet de commercialiser un instrument alternatif résulte des choix de carrière des frères Finci. Ingénieur médical, Julien concevait des instruments médicaux pour une société active dans le secteur des sciences de la vie quand David, gynécologue, lui a raconté les problèmes que lui posait dans son travail les douleurs provoquées par le tenaculum. Julien a alors commencé à réfléchir à la possibilité de réinventer cet instrument en utilisant l’aspiration.

En 2013, il a suivi un cours sur les start-up au Venturelab de son alma mater, l’EPFL, et a alors réalisé qu’il lui faudrait s’allier avec quelqu’un ayant le sens des affaires. Mathieu Horras, un responsable du marketing dans la société où il travaillait et avec qui il courait durant la pause de midi, a rapidement été convaincu du potentiel du projet.

Julien Finci et Mathieu Horras ©Zuzanna Adamczewska-Bolle

«Six mois après que David et moi ayons eu cette idée, nous nous sommes associés à Mathieu qui est devenu PDG de la société», dit Julien Finci. Mathieu Horras a maintenant le zèle d’un nouveau converti. «Le tenaculum a été développé sans se soucier le moins du monde du bien-être du patient. Je n’avais aucune idée du problème quand Julien a commencé à m’en parler et j’étais plutôt sceptique.»

Le marché potentiel est gigantesque. Aspivix a effectué son propre sondage auprès d’une centaine de médecins et de sages-femmes. 98% des personnes interrogées ont indiqué n’être pas satisfaites par le tenaculum.

«La douleur et la peur de la douleur constituent un obstacle important chez les femmes qui pourraient profiter d’un DIU. Mais il reste le moyen de contraception réversible le plus efficace», dit Mathieu Horras. Une étude systématique publiée en 2015 par Cochrane confirme le rôle dissuasif joué par cette crainte.

Investisseurs masculins !

Ce qui n’a pas empêché Mathieu Horras de se heurter au scepticisme des investisseurs durant les tours de financement. «Nous avons eu de la peine à établir le contact avec les investisseurs, qui sont en majorité des hommes. Des histoires de drones les feraient immédiatement rêver. En revanche, les prestations de santé pour les femmes sont rarement un sujet facile. Ce n’est pas le type de questions qu’on aborde au cours d’un dîner, qu’on soit praticien ou patiente.»

Pas à pas, les créateurs d’Aspivix sont cependant parvenus à réunir depuis 2015 suffisamment de fonds pour faire progresser leur idée. La société a été sélectionnée par l’Agence suisse pour l’encouragement de l’innovation Innosuisse et participe maintenant à un programme de coaching et de mise à l’échelle qui se poursuivra jusqu’en 2022.

La nouvelle génération d’instruments chirurgicaux d’Aspivix devrait en outre recevoir cette année encore l’approbation des autorités européennes de la santé et de la sécurité. La petite société et ses neuf employés se trouvent donc dans une phase décisive. Le prochain défi sera d’assurer la production et la distribution des instruments. Bien qu’un essai clinique ne soit pas obligatoire pour ce type de produits, la société intégrera les recommandations issues de l’étude menée au CHUV.

L'instrument d'Aspivix (à droite) à côté d'un tenaculum. ©Zuzanna Adamczewska-Bolle

Prochains pas

Il n’y a actuellement au monde qu’un seul dispositif analogue. Développé par la société Bioceptive établie à la Nouvelle-Orléans, il a reçu en 2015 l’approbation de la FDA, l’autorité américaine des denrées alimentaires et des médicaments, mais n’a toujours pas été commercialisé. Bioceptive n’a pas répondu aux questions concernant son dispositif qui «recourt à une aspiration douce pour saisir le col de l’utérus et ouvrir ainsi l’accès à une variété d’instruments et de procédures», selon la presse de l’époque.

Mathieu Horras relève qu’une bonne idée n’est pas suffisante. «Il faut qu’elle soit pratique et exploitable. Nous avons dû réduire le nombre de composants de notre dispositif à usage unique pour assouplir sa production».

Aspivix souhaite que ses produits soient fabriqués en Suisse et a identifié divers fournisseurs d’instruments en plastique. Contrairement au tenaculum traditionnel, il s’agit d’un ustensile à usage unique qui est ensuite jeté.

Aspivix cherche en outre des partenaires de distribution. «Des sociétés qui ont tout à gagner si cet instrument s’impose. Dans notre cas, les producteurs de stérilets semblent constituer la solution la plus évidente.»

Que les femmes doivent attendre encore longtemps ou non, la solution Aspivix ne sera jamais pas la panacée et certaines femmes souffriront toujours de crampes utérines. Mais le fait que des instruments moins agressifs soient en préparation est un bon signe dans ce domaine négligé de la médecine.

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