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Une experte met en garde sur le manque de régulation des réseaux sociaux

Marietje Schaake est présidente de l’institut CyberPeace à Genève et directrice des politiques internationales au centre de Cyber Policy de l’Université de Stanford. Elle a été parlementaire européenne de 2009 à 2019, élue des Pays-Bas. Schaake

L’attaque du Capitole à Washington a rappelé au monde entier le rôle néfaste que peuvent avoir les réseaux sociaux. Des normes et des contrôles doivent être mis en place au niveau international, estime Marietje Schaake, présidente de l’institut CyberPeace à Genève.

Ce contenu a été publié le 08 février 2021 - 09:05

Une réalité alternative se développe dans des groupes d’activistes et de politiciens, à gauche comme à droite. Qu’ils soutiennent les théories conspirationnistes du mouvement QAnon ou nient l’existence de la Covid-19, du réchauffement climatique ou de l’efficacité des vaccins, beaucoup de ces militants trouvent leurs adeptes en ligne, sur les réseaux sociaux.

SWI swissinfo.ch s’est entretenu avec Marietje Schaake, présidente de l'institut CyberPeaceLien externe à Genève et directrice des politiques internationales au centre de Cyber PolicyLien externe de l’Université de Stanford au sujet des défis sociaux et politiques sans précédent de notre ère numérique et de l’avenir de l’équilibre des pouvoirs entre les États et les entreprises technologiques.

SWI swissinfo.ch: Depuis des années, vous réclamez davantage de réglementations sur les réseaux sociaux. Selon vous, quelles sont les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre?

Marietje Schaake: La problématique fondamentale de la transparence et de l’accès à l’information doit être abordée. Les chercheurs, les régulateurs et les journalistes ont beaucoup de peine à savoir comment les algorithmes conçus par les réseaux sociaux utilisent et filtrent l’information, quelles sont les données collectées et qui est particulièrement visé.

Je pense que nous devons mener davantage de recherches indépendantes afin de comprendre les conséquences volontaires et involontaires de ces modèles. Sans accès à ces informations, il est très difficile de savoir si les droits des personnes sont contournés ou si les entreprises respectent leurs conditions d’utilisation ainsi que les limites qu’elles se sont elles-mêmes fixées.

Pourrait-on imaginer des réglementations similaires à celles du secteur bancaire en matière de transparence et de responsabilité?

Oui, je pense que c’est la bonne direction. D’un côté des obligations claires et des normes édictées par les entreprises elles-mêmes, de l’autre de sérieuses sanctions en cas de non-respect.

Nous avons également besoin d’une surveillance de la part d’organismes et de régulateurs qui connaissent bien ce milieu, qui sont mandatés pour cette mission et qui ont la capacité de réellement mener des enquêtes et imposer des mesures. Vous mentionnez le secteur bancaire, mais nous pouvons aussi penser à des réglementations similaires à celles du secteur pharmaceutique, de l’industrie chimique ou de l’industrie automobile.

Facebook a commencé à mettre en place des comités de surveillance. Mais comment contrôler les discours de haine sur une plateforme de plus de deux milliards d’utilisateurs, sans parler de tous les réseaux encore moins contrôlés? Comment les démocraties peuvent-elles réagir assez rapidement pour prévenir la violence dans ces espaces publics de discussion?

Je pense qu’il faut une combinaison de plusieurs facteurs. Dans la plupart des pays européens, il existe des exceptions à la liberté d’expression, même si elles sont heureusement très limitées. Par exemple lorsque des propos incitent à la haine, à la violence ou nient l’existence de l’Holocauste. Ces exceptions peuvent aider à clarifier ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Il est en revanche plus difficile de réagir lorsque le comportement de certaines personnes a un impact néfaste sans toutefois enfreindre la loi, comme avec les théories conspirationnistes.

«Dans un contexte de santé publique et de lutte contre la Covid-19, il est important de surveiller et de comprendre la prolifération de ces théories et leur impact.»

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Dans un contexte de santé publique et de lutte contre la Covid-19, il est important de surveiller et de comprendre la prolifération de ces théories et leur impact sur la société dans son ensemble. L’autocontrôle ne suffit pas. Nous devons fixer des règles, les superviser et les faire appliquer. Les potentielles conséquences d’une non-régulation des réseaux sociaux sont clairement apparues lors de l’attaque du Capitole le 6 janvier à Washington. Cette insurrection est un signal d’alarme: les propos tenus en ligne ont un impact sur le monde réel.

Pour la première fois, les géants du Net ont décidé de suspendre les comptes d’un président au pouvoir. Certains ont estimé que cette mesure venait trop tard, d’autres qu’il s’agissait d’une violation de la liberté d’expression de Donald Trump. Qu’est-ce que cela signifie en termes d’équilibre des pouvoirs entre État et entreprises privées?

Ce qui est intéressant, c’est que nous avons maintenant cette grande discussion pour savoir si ces décisions étaient bonnes ou mauvaises. Dans tous les cas, cela montre le pouvoir dont disposent ces entreprises. Elles sont trop puissantes, en particulier les géants du Net qui gèrent les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Ces sociétés sont capables de faire bouger non seulement des masses de consommateurs, mais aussi des masses d’électeurs. Cette influence est de plus en plus évidente et il faut maintenant s’attaquer au problème.

Ces plateformes ont aussi joué un rôle libérateur décisif lors du Printemps arabe. Devrions-nous accepter qu’elles soient une épée à double tranchant?

Ce que l’on a tendance à oublier, c’est qu’il ne s’agit pas uniquement de discours. Nous sommes face à une amplification, à la capacité de payer pour une plus grande visibilité et de tromper le système. Se contenter d’examiner la question de la liberté d’expression sans tenir compte de la manière dont certains acteurs sont impliqués, c’est passer à côté de l’essentiel. Il est par exemple important de savoir si quelqu’un essaie d’attirer un certain public avec une théorie conspirationniste ou s’il s’agit d’un journaliste qui écrit au sujet d’une théorie conspirationniste.

Nous devons vraiment protéger la liberté d’expression, mais aussi faire respecter le droit de ne pas subir de violence ou de discrimination. S’il y a conflit entre ces différentes valeurs, la question doit être débattue. Si possible en tenant compte des fondements de la démocratie et non des intérêts commerciaux.

Plus de 70 millions de personnes ont voté pour Donald Trump, car beaucoup ont cru à ses «faits alternatifs». Comment rétablir la confiance dans le gouvernement et les canaux officiels?

Nous sommes vraiment dans l’histoire de l’œuf et de la poule, car lorsque le président des États-Unis affirme à tort que le processus électoral est frauduleux et que sa victoire a été volée, il ne faut pas s’étonner qu’un certain pourcentage de la population le croie. Je pense que la conséquence la plus dommageable des événements de ces quatre dernières années est l’attaque de la démocratie par des initiés.

Vous avez mentionné le Printemps arabe, où des jeunes ont participé à des manifestations pacifiques en faveur de la démocratie. Nous observons désormais des attaques contre la démocratie de la part de personnes qui en ont bénéficié. Je pense que c’est un énorme défi.

Nous sommes aussi arrivés à cette situation parce que des théories conspirationnistes et d’autres allégations n’ont pas été filtrées ou vérifiées pendant longtemps. Il faut espérer qu’une partie des Américains ont pris conscience des conséquences lorsque l’on alimente constamment le mensonge, la haine et la violence.

«Il faut espérer qu’une partie des Américains ont pris conscience des conséquences lorsque l’on alimente constamment le mensonge, la haine et la violence.»

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Pour rétablir la confiance, il faudrait une combinaison de différents facteurs: une application correcte de la loi ainsi que des investissements dans les médias et le journalisme pour une surveillance adéquate. Nous avons également besoin de rapports plus complets sur ce que font les autorités locales ainsi que sur les mesures antitrust permettant une plus grande concurrence et un plus grand choix pour les consommateurs. Enfin, la transparence dont j’ai parlé plus tôt devrait également aider les internautes à mieux comprendre les manœuvres commerciales auxquelles ils sont soumis.

Pensez-vous que les pays européens — dont la Suisse — pourraient courir un risque similaire? Après tout, nous assistons également à la montée de mouvements alimentés par les réseaux sociaux contre les mesures de lutte Covid-19, contre les vaccinations et contre la réalité du changement climatique…

Ce n’est pas un risque, c’est une réalité. Les gens passent plus de temps en ligne et les temps sont beaucoup plus incertains en raison de la pandémie. Même en Suisse, vous pouvez constater à quel point l’extrême droite est devenue puissante. Nous devrions tous être vigilants. Il serait naïf de se contenter de regarder de l’autre côté de l’océan et de penser que c’est un problème uniquement américain.

Le danger d’abus de ces plateformes par les gouvernements est également préoccupant. Certains États utilisent les réseaux sociaux pour identifier et arrêter des citoyens, par exemple le Bahreïn pendant le Printemps arabe. Comment les entreprises et les démocraties peuvent-elles résoudre ce dilemme?

Il a été démontré à maintes reprises que les gouvernements utilisaient ces plateformes pour faire eux-mêmes de la propagande, comme les dirigeants iraniens. La liberté après l’expression est un grand défi dans les pays à régime répressif. La capacité à s’exprimer est une chose, mais le problème réside dans les conséquences auxquelles les gens sont confrontés par la suite, par exemple les militants pour la démocratie à Hong Kong ou les manifestants pacifiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Ces personnes ont eu facilement accès aux réseaux sociaux, qui n’ont pas tenu compte des risques énormes auxquels elles s’exposaient lorsqu’elles partageaient leurs opinions ou organisaient des rassemblements. En d’autres termes, le contexte dans lequel ces plateformes sont utilisées est extrêmement important.

Comment garantir les principes démocratiques sans risquer de glisser vers le modèle chinois de gestion des débats en ligne?

Malheureusement, nous avons déjà quelques exemples d’autoritarisme en Europe: la Hongrie et la Pologne se dirigent vers des restrictions de la liberté d’expression. Nous ne devrions jamais nous reposer et nous satisfaire de notre système de gouvernance et de notre démocratie. Il faut y travailler constamment.

Y a-t-il des projets internationaux qui visent à réguler le secteur?

L’Union européenne travaille en effet sur un certain nombre de propositions réglementaires pour les services en ligne, telles que la législation sur les marchés numériques, la législation sur les services numériques et le plan d’action pour la démocratie. Il existe déjà des normes sur la protection des données visant à limiter la possibilité des sociétés détenant des réseaux sociaux de collecter des informations personnelles et de les utiliser pour faire de la publicité politique.

L’administration de Joe Biden aura beaucoup à faire après les émeutes du Capitole. Le président a déjà annoncé qu’il souhaitait organiser un sommet sur la démocratie et que les sujets liés à la technologie figureraient en bonne place sur l’ordre du jour. Je pense qu’il est temps d’améliorer la collaboration entre les démocraties et d’établir des normes communes. Il y a encore du pain sur la planche en matière de coopération internationale.

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