La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

«La neutralité seule ne protège pas la Suisse contre une agression»

La neutralité est-elle «un joyau» qui doit être préservé ou «un outil» qui doit évoluer avec la société? Dans notre émission Let’s Talk, nous en avons débattu des enjeux de l’initiative sur la neutralité, soumis en votation populaire le 27 septembre.

«La neutralité est un joyau grâce auquel la Suisse peut contribuer à la paix dans le monde», affirme Kevin Grangier, secrétaire général de l’Association Pro Suisse, à l’origine de l’initiative sur la neutralité. Pour le coordinateur romand de la campagne, la Confédération a affaibli sa capacité à agir comme médiatrice dans les conflits internationaux en reprenant les sanctions de l’Union européenne contre la Russie en 2022.

Élaboré par l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, le texte soumis au peuple le 27 septembre vise ainsi à restaurer la crédibilité de la neutralité helvétique. Pour ce faire, il demande d’inscrire dans la Constitution le principe d’une neutralité «perpétuelle et armée».

Opposée à l’initiative, la députée socialiste Laurence Fehlmann Rielle considère aussi que la Suisse peut jouer le rôle d’artisane de la paix dans le monde. Le pays doit toutefois s’appuyer pour cela sur un concept de neutralité flexible. «Il ne s’agit pas d’un joyau, mais d’un outil qui doit être utilisé intelligemment et évoluer avec la société», considère la politicienne.

>> Notre article explicatif sur l’initiative:

Plus

Une initiative pro-Kremlin?

Laurence Fehlmann Rielle reproche principalement à l’initiative d’empêcher la Suisse d’imposer ou de reprendre des sanctions contre des États en guerre, sauf lorsqu’elles sont décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU. «Derrière leurs belles paroles sur la paix et la souveraineté, les initiants cherchent surtout à empêcher les sanctions afin que la Suisse puisse continuer à faire des affaires avec tout le monde. Christoph Blocher, en particulier, veut que son entreprise puisse poursuivre ses activités commerciales avec la Russie», estime-t-elle.

Kevin Grangier accuse les opposants au texte de s’en prendre au messager, Christoph Blocher, plutôt qu’au contenu de l’initiative. «Nous voulons que le peuple se prononce sur un texte, pas sur son appréciation de Christoph Blocher», affirme-t-il.

>> Kevin Grangier, secrétaire général de Pro Suisse, condamne l’ingérence russe dans la campagne:

Laurence Fehlmann Rielle qualifie le texte d’«initiative pro-Poutine». Récemment, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a apporté le soutien de Moscou à l’initiative sur la neutralité. Kevin Grangier condamne cette prise de position. «Toute ingérence étrangère dans la politique suisse est condamnable par principe», affirme-t-il. Selon lui, ces déclarations ne servent toutefois pas la cause de l’initiative, mais profitent plutôt à ses adversaires.

Pour Mathis Steinmann, délégué des Suisses de France au Conseil des Suisses de l’étranger, la Suisse jouit d’une excellente image à l’étranger, notamment dans l’Hexagone. «En revanche, la perception de la neutralité helvétique est plus ambivalente. Les liens économiques entre la Suisse et l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale reviennent souvent dans les débats», relève l’expatrié établi à Nice, qui participait à l’émission à distance.

Bouclier contre les conflits ou menace pour la sécurité?

L’initiative interdit par ailleurs explicitement à la Suisse d’adhérer à une alliance militaire. Une coopération avec une telle organisation ne serait possible qu’en cas de guerre ou de préparatifs en vue d’une attaque. «Cela affaiblirait la coopération de la Suisse avec l’OTAN, notamment dans le cadre du Partenariat pour la paix», affirme Laurence Fehlmann Rielle.

Kevin Grangier conteste cette analyse et assure que cette coopération pourrait être maintenue. Il accuse aussi les adversaires du texte de tenir un double discours: «D’un côté, ils estiment que la Suisse doit se rapprocher de l’OTAN afin d’être prête en cas de conflit. De l’autre, ils ne critiquent pas le faible niveau des dépenses militaires suisses, qui représentent 0,7% du PIB, contre 2 à 3% dans la plupart des pays de l’Alliance.»

Les opposants à l’initiative voient toutefois la contradiction ailleurs. Laurence Fehlmann Rielle pointe notamment l’affiche de campagne des initiants, qui arbore une colombe de la paix et promet que le texte protégera la Confédération contre la guerre. «Dans le même temps, l’UDC, qui soutient l’initiative, a soutenu un assouplissement des règles d’exportation de matériel de guerre, au risque que des armes suisses se retrouvent dans des zones de conflit», dénonce-t-elle.

Kevin Grangier reconnaît pour sa part que «la neutralité seule ne protège pas la Suisse contre une agression». Selon le secrétaire général de Pro Suisse, elle doit s’accompagner d’une action diplomatique active, de décisions politiques adaptées aux circonstances et d’une armée capable de défendre le territoire.

Laurence Fehlmann Rielle juge, elle aussi, que la neutralité ne constitue pas une protection absolue. «La Suisse dispose d’une diplomatie reconnue au niveau international et met régulièrement ses bons offices à disposition pour contribuer à la résolution de conflits. Elle accueille également de nombreuses organisations internationales et conférences œuvrant en faveur de la paix», souligne-t-elle.

>> La conseillère nationale Laurence Fehlmann Rielle estime que la Suisse doit oser prendre position:

Gage de crédibilité ou concept suranné?

Aux yeux de Kevin Grangier, la Suisse a toutefois perdu sa crédibilité en tant que médiatrice dans les conflits internationaux. Le politicien UDC reproche notamment au Conseil fédéral d’avoir organisé la conférence sur la paix en Ukraine au Bürgenstock, en 2024, sans la participation de la Russie. «Il est nécessaire de définir cette neutralité comme le propose l’initiative pour que la Suisse puisse à nouveau contribuer de manière crédible et efficace à la paix dans le monde», affirme-t-il.

Laurence Fehlmann Rielle soutient au contraire que le pays a conservé sa réputation sur la scène internationale. «Nous espérons évidemment que la Russie viendra à la table des négociations, mais elle n’était pas prête en 2024. Cela ne signifie toutefois pas que nous ne devons pas commencer à préparer la paix», fait-elle valoir.

La députée socialiste accuse les initiants de défendre un concept suranné de la neutralité, selon lequel la Suisse devrait rester en retrait des affaires internationales et se replier sur elle-même. «La Suisse doit s’impliquer dans les affaires du monde et oser prendre position», affirme-t-elle.

Kevin Grangier rejette cette interprétation. Selon lui, neutralité ne signifie pas indifférence. «La Suisse est impliquée dans les affaires du monde depuis 200 ans. Il y a là une forme de mépris pour notre histoire et nos ancêtres», déplore-t-il.

Relu et vérifié par Samuel Jaberg

Les plus appréciés

Les plus discutés

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision