Le rite ferroviaire des ministres suisses
La nouvelle élue au gouvernement suisse n'échappe pas à la règle. Micheline Calmy-Rey a célébré jeudi son élection en retournant en train dans son canton.
Un voyage initiatique et un rituel que décrypte l’anthropologue genevois Fabrizio Sabelli.
C’est une des traditions les plus solides de la Suisse moderne. Après avoir été élu par le Parlement, le nouveau membre du collège gouvernemental se doit de retourner dans son canton. Et ce, dans un train spécialement affrété pour l’occasion.
Outre le nouvel élu, ce convoi exceptionnel transporte également une cour de hautes personnalités de la capitale et fait halte en divers lieux de son parcours.
C’est ainsi que, le nouveau président de la Confédération Pascal Couchepin est retourné mercredi dernier dans sa ville de Martigny en Valais. Micheline Calmy-Rey, elle, est retournée jeudi en ses terres genevoises.
Fabrizio Sabelli, lui, ajuste ses jumelles d’anthropologue pour nous livrer la substantifique moelle de ce rite ferroviaire.
swissinfo: quel regard portez-vous sur cette tradition helvétique?
Fabrizio Sabelli: la Suisse connaît très peu de mise en scène politique, contrairement à la France ou à la Grande Bretagne.
Les rituels qui se font à l’occasion de l’élection d’un conseiller fédéral sont donc tout à fait exemplaires. Notamment le retour du nouvel élu dans son canton que je compare à un voyage initiatique.
Quelles sont les caractéristiques de ce voyage initiatique?
F.S.: Parti de son canton avec une identité, le nouvel élu y retourne avec une autre identité. Ce voyage est donc un acte magico-religieux qui permet à Madame Calmy-Rey de passer de ses responsabilités cantonales à ses nouvelles charges fédérales. Et Pascal Couchepin d’asseoir sa stature présidentielle.
Car ce n’est pas le peuple genevois, ni le peuple suisse, qui leur délèguent ce nouveau pouvoir. Ce retour en train permet donc d’acquérir symboliquement cette légitimité populaire.
Ce grand rite est également utile à la cohésion nationale. Il permet à une partie de la population de prendre conscience de l’existence du pays entier.
Justement, ce retour en train spécial est parsemé d’escales.
F.S.: Chaque rite est un condensé de sens. Ainsi, lors de ces arrêts, le nouvel élu cherche à obtenir l’allégeance des populations des autres cantons ou de certains d’entre eux.
D’où la nécessité de rencontrer, lors de chaque étape, les responsables politiques locaux et de se montrer symboliquement responsable de l’intérêt de ces régions.
L’usage du train a-t-il une signification particulière?
F. S.: C’est comparable au fonctionnement des sociétés traditionnelles. En Afrique par exemple, lorsqu’un chef est nommé, il parcourt à pied ou à cheval son territoire en traversant un certain nombre de villages symboliquement importants. Il marque ainsi son territoire.
En Suisse aussi, le marquage du territoire par les membres du gouvernement est très important. Il doit donc se faire en train, un moyen de transport collectif emblématique de l’identité helvétique qui permet également de procéder à des haltes. En avion ou en limousine, le rite perdrait tout son sens.
L’histoire nous montre également que ces voyages initiatiques peuvent signifier la prise du pouvoir, comme le montre la marche sur Rome de Benito Mussolini.
F.S.: C’est en effet un vieux rite primitif qui perdure. Certains rites ne disparaissent jamais. Par contre, ils se renouvellent et toutes les sociétés en ont besoin, même les plus rationnelles.
Dans le cas de la Suisse, c’est un des rares moments politiques importants. Les cérémonies collectives sont en effet peu nombreuses.
Ce retour en train spécial est donc tout particulièrement apprécié par la population. Car il donne l’impression que le personnage politique fait corps avec le peuple et qu’il est l’expression de sa volonté.
C’est donc une manière de rendre au peuple l’élection dont il est privé?
F.S.: Exactement et cela démontre la force du symbole. Dans certains cas, les symboles remplacent la réalité. Puisque les gens n’ont pas voté, ce voyage est une manière de rétablir ce lien entre le peuple et le responsable politique.
A travers ce voyage, ce lien prend une tonalité nettement religieuse. On peut même oser dire qu’à ce moment-là, le ministre se transforme en totem vivant. C’est-à-dire l’incarnation forte du peuple et de ses valeurs. Ce voyage est donc un moment d’unité autour d’un personnage important.
swissinfo/propos recueillis par Frédéric Burnand
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