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Comment les Suisses sont restés en contact pendant la crise du coronavirus

Deux chercheuses de l'Université de Zurich nous expliquent comment le coronavirus les a amenées à réorienter leurs recherches afin de mieux comprendre les habitudes de communication des gens pendant la pandémie, et ce qu'elles ont découvert.

Ce contenu a été publié le 04 juillet 2020 - 11:00
Eszter Hargittai & Minh Hao Nguyen

Lorsque les mesures de confinement se sont étendues à toute la Suisse à la mi-mars, la vie de chacun a été bouleversée. Comme beaucoup d'autres, nous nous sommes efforcées de gérer le télétravail tout en gardant un œil sur les membres de nos familles ne vivant pas à proximité. Les réunions de travail, l’école, les conférences, le sport, les fêtes d'anniversaire et les apéritifs se sont soudain déroulés en ligne.

Nous sommes deux universitaires qui étudions, au sein du département de recherche sur la communication et les médias de l'Université de Zurich, l'utilisation que les gens font des médias numériques. Donc, une grande partie de la réaction de la société à la pandémie était directement liée à notre expertise en matière de recherche. En pleine crise, tout le monde s'est intéressé à la façon dont les gens utilisaient les médias numériques pour communiquer avec leur famille, leurs amis et leurs collègues.

Tout en nous efforçant de trouver nos repères, nous nous sommes également demandé: «Devrions-nous nous lancer dans une étude sur tout cela ou est-il plus réaliste de concentrer nos énergies pour faire face à cette situation sans précédent? » Au début, nous étions vraiment incertaines, car nous étions toutes et tous confrontés à de grandes inconnues sur la manière de faire du télétravail et encore bien d'autres choses dans notre vie.

Les sujets que nous étudiions depuis des années, en tant que spécialistes de la communication, ont soudain occupé une place centrale. Nous avons eu le sentiment de devoir agir. Nous ne pouvions certes pas donner un coup de main dans le domaine médical, mais nous pouvions contribuer, en tant que spécialistes des sciences sociales, à comprendre comment les gens faisaient face à la situation.

Les gens communiquaient-ils davantage avec les personnes extérieures à leur foyer et, si oui, par quels moyens numériques? Comment les gens s’informaient-ils de toutes les règles et recommandations sanitaires du gouvernement concernant le coronavirus? La population vivait-elle le semi-confinement de manière similaire ou s’adaptait-elle de différentes manières? Ce ne sont là que quelques-unes des questions auxquelles nous avons réfléchi en observant les mesures de confinement mises en place dans le monde entier.

Finalement, notre curiosité scientifique l'a emporté et nous nous sommes lancées dans la conception de l'enquête. Nous avons passé des jours et des nuits à chercher des questions pertinentes, à parcourir la littérature scientifique pour trouver des mesures appropriées, à demander l'avis de dizaines de collègues et, enfin, à tester le questionnaire complet pour nous assurer qu'il avait un sens et qu'il n'était pas trop ardu pour les participants.

Pour coordonner les efforts de collaboration de notre équipe de recherche, nous nous sommes appuyées sur certains des outils numériques similaires à ceux que nous étudions. Heureusement, nous avons commencé à utiliser Slack des années auparavant et étions donc déjà habituées à partager des documents et à communiquer efficacement - même lorsque nous n'étions pas en présence les uns des autres. Nous avons organisé de nombreuses visioconférences, en veillant à ce que certaines d'entre elles soient axées sur nos relations sociales plutôt que sur notre travail, afin de préserver notre santé mentale.

Quelques semaines plus tard, en collaboration avec une société de sondage en ligne qui nous a permis de toucher un échantillon diversifié de Suisses, nous avons distribué notre questionnaire sur la façon dont les habitants du pays vivaient la pandémie. Toutes nos nuits d'insomnie en valaient la peine. Plutôt que de nous demander comment les gens faisaient face à la situation, nous disposions désormais de superbes données toutes fraîches.

Voici quelques-unes des conclusions de l'enquête que nous avons menée à la mi-avril auprès de 1350 personnes dans les régions germanophones, francophones et italophones des 26 cantons suisses.

Nous avons demandé aux participants si leur prise de contact (appels vocaux, appels vidéo, textos, courriels et réseaux sociaux) avec amis et famille (donc non professionnels) avait augmenté, diminué ou était restée la même qu'avant la pandémie de coronavirus. Résultat: plus des deux tiers des personnes interrogées ont intensifié l'utilisation d'au moins un moyen de communication pour rester en contact avec les personnes extérieures à leur foyer.

Tous modes de communication confondus, le nombre de personnes qui ont augmenté leur activité a largement dépassé celui des personnes qui l'ont ralentie. Les plus fortes hausses d'activité ont été observées pour les appels vidéo, les sms et les appels vocaux. Les italophones ont utilisé davantage les appels vidéo et les médias sociaux. Les textos sont devenus plus populaires parmi les participants francophones. Seule une petite minorité de personnes a réduit sa communication.

Eszter Hargittai and Minh Hao Nguyen


Comme les réseaux sociaux sont généralement populaires pour communiquer (plus de 95 % des participants à cette enquête utilisent WhatsApp, Facebook, Instagram, Twitter ou YouTube), nous étions curieux de savoir combien de personnes les utilisaient pour obtenir des informations sur la pandémie.

Dans l'ensemble, 70% des Suisses ont obtenu des informations sur le coronavirus à partir d'au moins une de ces plateformes. Nous avons constaté des différences marquées entre les groupes linguistiques, en particulier pour Instagram et Twitter. Les italophones ont été les plus dépendants des médias sociaux comme sources d'information. Les sondés germanophones ont quant à eux nettement moins utilisé WhatsApp, Facebook et YouTube pour se renseigner.

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Étant donné que l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) utilise différents canaux pour faire part de ses recommandations, il est important de savoir quels segments de la population peuvent être atteints par les différentes plateformes.

La chaîne publique SRF a été la source d'information sur la pandémie la plus fréquemment citée. En effet, 89 % des personnes interrogées se sont tournées vers cette dernière au moins une partie du temps. Sur les 11 % restants, les trois quarts sont allés sur les réseaux sociaux. Cela suggère qu'une stratégie de communication diversifiée est le moyen le plus judicieux permettant d'atteindre la population en temps de crise.

Les gens ont utilisé de multiples sources pour s'informer sur la pandémie. Deux tiers des personnes interrogées ont consulté des sites internet pour obtenir des informations sur la propagation locale et mondiale du virus - plus d'un tiers d'entre elles le faisant quotidiennement. Il est intéressant de noter que les italophones ont beaucoup moins suivi la situation locale que les germanophones, qui étaient eux un peu moins enclins à consulter les sites web sur les statistiques mondiales. Environ trois quarts des personnes interrogées ont utilisé des médias d'information purement en ligne, bien que les francophones aient été beaucoup moins nombreux à le faire que les autres groupes linguistiques.

Dans notre écosystème médiatique diversifié, la plupart des gens utilisent plusieurs canaux pour se tenir au courant des nouvelles et des informations sur la pandémie. En effet, plus de la moitié des personnes interrogées ont suivi de très près l’actualité liée à l'épidémie, et 42% «d'assez près».

C'est encourageant, car cela indique que les gens veulent comprendre ce qu'il se passe. Il est également impératif de déterminer comment les populations s'informent sur la pandémie. Cela montre aux agences gouvernementales comment diffuser leurs recommandations au fur et à mesure que les mesures de confinement s’assouplissent et que les mesures de distanciation physique changent - ou au cas où nous serions à nouveau confrontés à de telles circonstances malheureuses.

Traduit de l'anglais par Emilie Ridard

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