Samuel Bon: «Empêcher la migration avec une aide à court terme est illusoire»

Samuel Bon est depuis 2011 PDG de l’organisation de coopération au développement Swisscontact. Théologien de formation, il avait travaillé auparavant dans différents pays pour le Comité international de la Croix-Rouge. / Daniel Buser

La Suisse veut consacrer une partie de son aide publique au développement à combattre la migration irrégulière et la fuite. Nous avons discuté de la nouvelle stratégie suisse de coopération internationale (stratégie CI) avec le PDG de Swisscontact, une organisation d’aide au développement proche des milieux économiques suisses.

Ce contenu a été publié le 10 août 2020 - 10:00

swissinfo.ch: Une augmentation des investissements dans l’aide au développement permet-elle de diminuer la migration ou risque-t-elle plutôt d’avoir l’effet contraire parce que davantage de personnes peuvent financer leur fuite?

Samuel Bon: Le lien de causalité n’est pas linéaire. La coopération au développement peut avoir un effet réducteur sur la migration, mais seulement à long terme. Si par exemple nous investissons dans la formation professionnelle, cela ne suffira pas en soi à réduire la migration. Il faut un bouquet de mesures.

Il est par exemple nécessaire d’assurer la sécurité juridique pour que les personnes prennent le risque de fonder des entreprises ou pour attirer dans le pays des investisseurs internationaux qui créent des emplois. Il est en revanche illusoire de vouloir empêcher la migration avec une aide à court terme.

La migration ne cessera-t-elle complètement que lorsque le niveau de vie sera le même dans tous les pays?

Voilà la question: veut-on vraiment empêcher totalement la migration? Ce n’est pas l’objectif de la coopération au développement et pas non plus celui de la nouvelle stratégie CI de la Suisse.

Lorsque vous considérez une économie globalement intégrée, la migration y joue toujours un rôle important. On le voit aux remittances, les envois de fonds des travailleurs émigrés vers leurs pays d’origine: le total des sommes qui coulent dans ce sens est trois fois plus important que le montant du budget total de l’aide internationale au développement. Cela montre l’importance économique considérable des flux migratoires.

Des travailleurs saisonniers portugais dans les vignobles près de Genève. Keystone / Martial Trezzini

Quand on parle de migration, il ne faut pas seulement considérer les personnes en détresse qui viennent demander asile en Suisse. Elles n’en constituent qu’une très petite partie. Il y a par exemple beaucoup de migration circulaire: des personnes travaillent temporairement dans d’autres pays ou d’autres régions avant de retourner chez elles. En Suisse également, de nombreuses branches industrielles dépendent de la main-d’œuvre étrangère.

La coopération au développement n’a donc pas pour objectif d’empêcher la migration. La question doit plutôt être posée ainsi: comment faire pour que la migration profite autant que possible aux deux parties? La migration est une question complexe qui a de nombreuses dimensions. Il y a un problème quand on a l’impression que la collaboration au développement devrait empêcher la migration. La véritable question est plutôt de savoir comment gérer la migration dans le respect de la dignité humaine et de manière profitable au niveau économique?

Est-ce là une légère critique à l’égard de la Confédération?

Non, ce n’est pas une critique contre la Confédération, au contraire: je suis convaincu qu’elle apporte une contribution importante. Elle s’engage pour améliorer les conditions de vie des gens dans leurs pays d’origine. Et elle discute avec différents États pour empêcher la migration incontrôlée et illégale.

La critique ne s’adresse pas à la Confédération, mais à l’approche peu différenciée du Parlement où on simplifie un peu trop les choses. Ce n’est pas la faute des services fédéraux.

«La Suisse est le seul pays à ouvrir ses projets de développement bilatéraux à la concurrence internationale.«

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Toutefois, vous critiquez la nouvelle stratégie de la Confédération sur une autre question: vous dites que la Suisse est le seul pays qui fait des appels d’offre internationaux pour les projets d’aide au développement conformément aux règles de l’OMC. C’est pourquoi toujours plus de mandats sont attribués à des ONG étrangères et à des entreprises à but lucratif installées à l’étranger. Comme les autres pays ne le font pas, les ONG suisses n’ont pour ainsi dire aucune chance de recevoir d’eux des mandats. C’est bien ça?

Oui, c’est juste, mais cette critique ne touche pas la nouvelle stratégie parce que l’ouverture du marché a été décidée il y a plusieurs années déjà. Nous sommes favorables à la concurrence qui nous permet de rester fit, mais ce qui nous dérange ici, c’est qu’il y a deux poids deux mesures.

Le problème vient du fait que la Suisse est le seul pays à ouvrir ses projets de développement bilatéraux à la concurrence internationale. Selon les standards internationaux, la coopération au développement n’est pas soumise aux règles de l’OMC sur les appels d’offre. La Suisse le fait de manière volontaire. Ce n’est pas le cas des autres pays, ce qui entraîne une distorsion de la concurrence.

Le Parlement devrait donc se demander s’il est sensé que la Suisse soit le seul pays à ouvrir largement son marché alors que tous les autres ne le font pas.

Ces réfugiés travaillent dans une boulangerie kenyane soutenue par Swisscontact. © Keystone / Peter Klaunzer

La Confédération ne devrait-elle pas faire pression sur les autres pays pour qu’ils lancent également des appels d’offre pour les projets de développement selon les règles de l’OMC?

Elle peut toujours essayer, mais je ne crois pas que la Suisse parviendra à l’imposer. On sait bien que la coopération au développement n’est jamais totalement neutre. Elle n’est jamais uniquement pour la bonne cause, mais a toujours des arrière-plans qui relèvent de la politique de sécurité et de la politique commerciale. Et ce sont précisément les grands pays qui ont une histoire coloniale qui associent leurs projets d’aide au développement à des intérêts géostratégiques et économiques. C’est pourquoi ils ne sont pas intéressés à ouvrir davantage leurs propres marchés.

«La DDC a eu raison de ne pas retirer son personnel pendant la crise du coronavirus.»

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Mais ce serait une bonne chose et très intéressant si tous les pays ouvraient effectivement totalement leurs marchés dans ce domaine. La concurrence renforcerait la force de frappe des projets. Je ne suis pourtant pas sûr que la Suisse ait un poids politique suffisant dans les instances internationales pour l’imposer dans le dialogue multilatéral. Cela pourrait valoir la peine d’essayer.

Lors de la conférence de presse pour ses 100 premiers jours à la tête de la DDC, Patricia Danzi a dit la semaine dernière que la stratégie très souple de la Suisse permettait d’adapter sans problème la coopération internationale à la crise actuelle de la Covid-19. Partagez-vous cette analyse?

Oui, la stratégie CI a deux points forts. Les projets de développement suisse sont d’une part des projets à long terme et ils ont d’autre part un fort ancrage local. La DDC a eu raison de ne pas retirer son personnel pendant la crise du coronavirus. On a ainsi montré que la Suisse était un partenaire fiable, également dans les temps difficiles. Ce qui est certainement apprécié.

En outre, la Suisse a pu répondre rapidement et avec force aux nouveaux besoins suscités par la crise du coronavirus. La Confédération a accordé assez facilement des crédits complémentaires. C’est évidemment lié à la force financière de la Suisse. Elle a pu rapidement réaffecter des budgets. Cette tradition suisse est belle et généreuse.

Swisscontact

Swisscontact est une organisation partenaire pour la mise en œuvre de projets internationaux de développement. Cette fondation indépendante à but non lucratif a été créée en 1959 par des personnalités du monde économique et scientifique suisse. Swisscontact se décrit comme une «fondation pour la coopération technique» parce qu’elle ne veut pas être une œuvre d’entraide, mais une organisation de développement proche de l’économie.

La fondation a un budget annuel de quelque 100 millions de francs. À la différence d’autres organisations, elle n’organise pas de collectes publiques de fonds.

Swisscontact réalise des projets propres ou sur mandat. En 2019, elle comptait un millier de collaborateurs et était active dans 37 pays en développement ainsi qu’en Suisse.

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