Aux origines de la culture du cacao au Ghana
Le Ghana est l’un des principaux pays producteurs de cacao dans le monde. La Mission de Bâle tira profit du commerce du cacao jusqu’à l’indépendance de cet État africain. À partir du milieu du XIXe siècle, elle y exploita une station agricole expérimentale pour tenter de cultiver le cacaoyer. Les succès furent mitigés.
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Le long de la côte du Ghana, alors colonie britannique appelée Côte-de-l’OrLien externe, des entrepreneurs européens essayaient déjà de produire des cultures de rente (cash crops), comme le café, le coton, les arachides ou le cacao depuis les années 1830.
Il faut savoir que le cacaoyer est originaire d’Amérique centrale et du Sud, et non d’Afrique. Mission protestante suisse, la Mission de BâleLien externe prit également part aux tentatives de cultiver cette espèce de la famille des Malvacées sur le continent africain. D’après un compte-rendu du missionnaire Josef Mohr en 1906, la Mission établit une station agricole expérimentale à Akropong en 1857.
Les expériences menées par le missionnaire Johannes Haas avec des plantes indigènes, mais aussi importées du Surinam, se soldent systématiquement par des échecs, tout comme celles de ses successeurs. Leurs espoirs sont systématiquement anéantis par les insectes et les vers.
Les renforts venus de Suisse n’y changent rien: ni Johan Jakob Lang de Witikon ni, plus tard, Johann Gottlieb Auer, missionnaire et futur évêque de l’Église méthodiste américaine, ne parviennent à contrer l’action des nuisibles. Auer réussit tout de même à préserver quatre «acres de plantations de café et de cacao» peu avant son départ en 1868.
Des maladies tropicales contraignent néanmoins tous ses successeurs à rentrer en Suisse, et l’expérience est officiellement abandonnée en 1870. Faute de trouver des Européens, les missionnaires finissent par léguer l’Agriculture Station d’Akropong aux «Africains», sans que l’on sache réellement qui ils entendent par là.
Pourtant, l’histoire de la culture du cacao au Ghana ne s’arrête pas là. Tetteh Quarshie (1842-1892) est né à Osu, d’un père agriculteur. Selon les archives de la Mission de Bâle, il est «affranchi» par le missionnaire Heinrich Bohner et formé au métier de forgeron. Il émigre sur l’île de Bioko dans le golfe de Guinée (une colonie espagnole alors appelée île de Fernando Póo), où il travaille jusqu’en 1869.
À son retour, il emporte dans ses bagages quelques graines de cacao qu’il parvient à introduire discrètement au Ghana. Il plante ces graines à Mampong, et quelques plants prospèrent. Il les vend alors à ses voisins et c’est ainsi que le cacaoyer arrive dans les collines de la région d’Akuapim. La culture du cacao débute alors dans le pays.
Depuis, Tetteh Quarshie est considéré comme un héros populaire au Ghana. La légende veut qu’il ait introduit le cacao dans le pays, jetant les prémices de la principale industrie exportatrice du Ghana. Un monument lui est consacré à Accra, tandis que l’on trouve à Akuapim-Mampong le «Tetteh Quarshie Memorial Hospital» et le «Tetteh Quarshie Cocoa Farm & Exhibition Centre».
La question de qui, entre la Mission de Bâle et Tetteh Quarshie, a véritablement réussi à cultiver le cacaoyer demeure toutefois controversée. Une chose est sûre: au moment de planter ses graines, Quarshie savait déjà que les cacaoyers ont besoin d’ombre. Les missionnaires, eux, les disposaient en plein cagnard.
Quarshie n’en tira cependant aucun bénéfice, puisque la propriété intellectuelle ne s’appliquait pas encore aux cultures. Les membres de sa famille n’en profitèrent pas non plus.
En 1926, ils demandèrent en vain l’aide du gouverneur britannique Gordon Guggisberg. Au bout de deux ans, 250 livres sterling finirent par leur être accordées: une somme dérisoire au vu des énormes profits réalisés par les sociétés commerciales britanniques, mais aussi par la Basler Missionshandelsgesellschaft (BHG). Fondée en 1859 par les responsables de la Mission de Bâle, cette société commerciale prit le nom d’Union Trading Company (UTC) en Côte-de-l’Or après la Première Guerre mondiale.
Bien que la culture du cacao devint de plus en plus importante pour le Ghana, les Britanniques en tirèrent encore le plus grand profit. Dès 1911, la colonie britannique devint le premier producteur de cacao au monde.
Il semble néanmoins qu’une multitude d’hommes d’affaires, de chefs de tribus et de petits exploitants agricoles ghanéens aient également prospéré grâce à cette culture. En 1906, le missionnaire bâlois Josef Mohr lance toutefois l’avertissement suivant: «Le cacao est une bénédiction, mais notre jugement diffère très fréquemment, (…) lorsque nous nous trouvons parmi le peuple et que nous vivons avec lui, nous voyons les conséquences néfastes de cette manne sur une population insouciante, ce qui fait souvent naître en nous des soupirs».
Il continue en déplorant la déforestation, la cupidité des «avocats de la côte», les querelles, la manie des procès ainsi que l’«asservissement des êtres humains, notamment des jeunes, pour produire le cacao». Par «asservissement», il entend une forme d’esclavage où les parents pauvres vendaient leurs enfants pour servir de main-d’œuvre dans les plantations. Cette pratique était soit dit en passant encore répandue en Suisse vers la fin du XIXe siècle, comme au Tessin («spazzacamini»).
Le missionnaire critique aussi bien ces violations des droits de l’homme que le manque de personnel, notamment de domestiques ou de porteurs: «À Akropong, il est désormais impossible de trouver des hommes ou des femmes pour porter des provisions d’Accra à Akuapim pour le compte des missionnaires». Tout cela à cause de la tentation de l’«or brun».
Le commerce du cacao est particulièrement profitable pour l’UTC jusqu’en 1937. Cette année-là, le cartel des sociétés commerciales européennes (appelé Pool), dont l’UTC est membre, commence à faire pression sur les quotas, et les bénéfices diminuent. Le cartel nuit aussi aux exploitants ghanéens, car il fait baisser les prix et empêche une classe émergente de commerçants africains d’expédier eux-mêmes le cacao vers l’Europe.
1947 marque la fin des années fastes: le Gold Coast Cocoa Marketing Board interdit aux Européens de poursuivre leurs activités en Côte-de-l’Or. L’UTC se retire progressivement de la culture du cacao – 10 ans avant l’indépendance du Ghana – pour se tourner vers d’autres secteurs plus lucratifs.
Le 12 novembre 1957, dans son étude bâloise, le notaire Laurenz Zellweger authentifie une collection de documents historiques provenant des archives de la Mission de Bâle. Il confirme que celle-ci a réussi à cultiver des plants de cacao entre 1868 et 1874.
On ignore encore pourquoi l’UTC effectue cette démarche. Une lettre de Max Preiswerk, son président de l’époque, précède l’authentification, mais ne fournit pas plus d’informations. L’UTC souhaite-t-elle s’approprier ce succès (qu’il faudrait d’ailleurs mettre sur le compte de la Mission de Bâle) afin de gagner en prestige et obtenir ainsi des contrats gouvernementaux (par exemple dans le domaine des exportations automobiles)? Les sources ne fournissent aucun élément de réponse.
Il ne fait cependant aucun doute que l’UTC a assuré la survie de l’industrie suisse du chocolat après les deux guerres mondiales en lui fournissant la matière première nécessaire. Mis à part quelques années, elle était en effet la seule entreprise suisse à acheter du cacao en Côte-de-l’Or à l’époque coloniale. Nul doute également que l’implantation réussie du cacaoyer dans l’actuel Ghana en a fait le premier producteur de cacao au monde durant le XXe siècle.
Pascale Meyer est historienne et ancienne conservatrice au Musée national suisse.
L’article original sur le blog du Musée national suisseLien externe
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