La Suisse au cœur de «La Tempête»
Adossé à l’histoire helvétique des années 1940, «La Tempête des heures», roman d’Anne Cuneo (Campiche), met au centre de l’action le Schauspielhaus de Zurich, lieu de résistance culturelle à l’Allemagne nazie. Récit.
Printemps 1940. Hitler s’est déjà emparé de la Pologne et de l’Autriche. L’invasion des pays scandinaves est imminente, celle de la Belgique et de la Hollande aussi. La France attend son tour. Et la Suisse tremble. A ses frontières, des bruits de bottes se font entendre. Ils soulèvent cette angoissante interrogation: l’Allemagne osera-t-elle violer la neutralité helvétique et occuper le pays?
La question court sur toutes les lèvres des artistes du Schauspielhaus de Zurich, ruche bouillonnante dans une Europe vidée alors de sa substance intellectuelle. A l’époque, les scènes alémaniques furent les seules de l’aire germanophone à être restées indépendantes de Berlin. Et «le Schauspielhaus en particulier a maintenu haute la flamme de la culture allemande (et mondiale) sans se laisser intimider», souligne Anne Cuneo. L’auteure suisse d’origine italienne consacre à l’institution zurichoise son dernier roman La Tempête des heures (Editions Campiche).
Pour l’écrire, la romancière a consulté de nombreuses archives, écouté les témoignages de personnes ayant vécu la Deuxième guerre mondiale en Suisse. Sa Tempête n’est pas pour autant un «traité d’histoire», avertit-elle. Le livre remue néanmoins un passé douloureux «auquel la Suisse a eu pendant longtemps du mal à se confronter. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années qu’elle a commencé à le faire, avec notamment le rapport Bergier», confie l’auteure.
La Suisse d’en haut et la Suisse d’en bas
«Je ne suis pas d’origine suisse, insiste Anne Cuneo qui vit à Zurich. Mais il m’est apparu très tôt, en étudiant l’histoire de ce pays, que l’on confondait honteusement la population suisse avec ses dirigeants dont une partie se montrait complaisante à l’égard d’Hitler, par peur des représailles. Je n’aime pas les amalgames, et cela s’entend bien dans mon roman.»
Il y a deux Suisses dans La Tempête. Celle d’en haut qui se méfie des juifs. Et celle d’en bas, courageuse et généreuse, composée ici de comédiens, metteurs en scène, techniciens, décorateurs… qui peuplent le Schauspielhaus, lieu de l’action. En ce printemps 1940, ce théâtre est le refuge des artistes de la scène allemande, juifs et/ou communistes pourchassés par Hitler. A leurs cotés, des artistes suisses aussi. Tous sont des célébrités qui ont réellement existé (Wolfgang Langhoff, Therese Giehse, Teo Otto, Leopold Lindtberg…). A l’exception d’une jeune fille de 20 ans, Ella, née de l’imaginaire de l’auteure.
Ella est juive. Elle a fui Varsovie où ses parents ont disparu. Au Schauspielhaus, elle trouve un bercail. Enfant de la balle (ses parents tenaient un théâtre), elle apprend les métiers de la scène au contact de grands comédiens qui répètent FaustII de Goethe.
C’est elle la narratrice. La Suisse est vue à travers son regard d’étrangère, affolée à l’idée d’être expulsée d’un moment à l’autre, mais tranquillisée par ses collègues et supérieurs qui lui offrent une aide précieuse.
Née le 6 septembre 1936 à Paris, romancière, dramaturge et réalisatrice suisse d’origine italienne.
Elle fait ses études secondaires et universitaires à Lausanne et suit une formation comme conseillère en publicité et comme journaliste.
Dès 1973, elle travaille comme assistante, scénariste, réalisatrice de cinéma et journaliste-réalisatrice à la télévision suisse. Elle a également été journaliste à Radio Suisse Internationale (prédécesseur de swissinfo.ch).
Elle enseigne la littérature et fait de longs voyages à travers l’Europe.
En tant qu’écrivain, elle aborde tous les genres: récits autobiographiques, livres documentaires, pièces de théâtre, poésie.
Parmi ses nombreux ouvrages, citons: Station Victoria, Zaïda, Un monde de mots – John Florio, traducteur, lexicographe, pédagogue, homme de lettres, La Tempête des heures.
Elle est lauréate de plusieurs prix, dont le Prix Schiller pour l’ensemble de son œuvre et le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.
Elle vient d’être nommée par la France
Commandeur de l’ordre national du mérite.
Méphisto et Hitler
Les répétitions de Faust avancent au rythme des conquêtes d’Hitler. Rien n’arrête le Führer. Rien n’arrête non plus les artistes du Schauspielhaus, lieu de résistance spirituelle à l’idéologie nazie. Avec Faust, cette résistance trouve son expression symbolique. C’est que le personnage de Méphisto, figure du diable imaginée par Goethe dans son œuvre, pouvait aisément se confondre avec Hitler.
Ce rapprochement symbolique entre les deux personnages n’échappait pas au pouvoir allemand, furieux de voir ses propres auteurs détournés au profit d’une propagande antinazie. Il n’échappait pas non plus à l’Etat major suisse qui, lui, en revanche donna l’ordre au Schauspielhaus de jouer la première de Faust II, compromise par les bruits de guerre, entre autres. Le Général Guisan (qu’Anne Cuneo appelle «le Général» dans son roman) marquait par cet ordre son territoire. Histoire de faire comprendre aux Allemands que les Suisses demeuraient libres chez eux.
La première, qui eut lieu le 18 mai 1940, fut un triomphe. Le fait est réel. On peut dire que c’est à cette époque-là qu’est né véritablement le Schauspielhaus. «Jusqu’en 1933, il était une scène de province inconnue, constate Anne Cuneo. La présence d’artistes célèbres, convaincus de leur rôle d’opposants au pouvoir allemand, a donné au théâtre son aura internationale.»
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On ne changera pas nos esprits!
Le Schauspielhaus a-t-il donc influencé le destin culturel de la Suisse? «Oui, mais pas seulement lui, répond l’auteure. Le cinéma helvétique d’aujourd’hui a surgi des années 1940. Il y a eu à l’époque une production cinématographique très organisée, tout le contraire des tournages réalisés de manière isolée. Je pense ici à Gilberte de Courgenay, icône du patrimoine culturel suisse, qui donna son nom au film de Franz Schnyder sorti en 1941.»
Le peuple, dans sa grande majorité, «accompagnait» alors son élite artistique. Les cabarets satiriques de Zurich, comme Le Cornichon et La Tour rouge, ne désemplissaient pas. La romancière, qui en parle dans La Tempête, confirme: «Le public était conscient de l’enjeu. Goebbels avait déclaré: «Il faut changer les esprits.» A leur manière, les Suisses lui ont répondu: «Pas les nôtres.»
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