Que fait la Suisse face à la menace des «deepfakes» générés par l’IA?
Les vidéos, images ou sons réalisés ou modifiés avec l’intelligence artificielle («deepfakes») visent à induire en erreur, diffamer ou semer la confusion. Comme d’autres pays, la Suisse tente d’enrayer ce fléau.
Les nouveaux outils d’intelligence artificielle (IA) décuplent l’ampleur et la portée des deepfakes. Les modèles d’IA les plus récents permettent à tout un chacun de créer de fausses images, vidéos et contenus audio depuis chez soi, sans compétences techniques particulières.
Parmi les exemples récents de deepfakes très répandus figurent les applications dites de «nudification», qui génèrent au moyen de l’IA des images de personnes nues, y compris mineures. Autre exemple: des escrocs soutirent de l’argent à des internautes à l’aide de fausses vidéos de célébrités, trafiquées pour les montrer en train de recommander de faux projets d’investissement.
Dans le monde politique, certains recourent aussi de plus en plus aux deepfakes pour valoriser leur image ou cibler leurs adversaires. L’inquiétude grandit en outre face à l’usage par certains pays, tels que la Russie, de deepfakes dans le but de déstabiliser les démocraties occidentales.
Entre 2023 et 2025, le nombre de cas détectés est passé d’un demi-million à plus de huit millions, selon la société américaine de cybersécurité DeepStrike. La plateforme suisse clickandstop.ch, qui recense les cas de cyberharcèlement et abus à caractère sexuel visant des enfants, a noté une hausse de 63% des signalements en 2025.
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Comment les deepfakes changent notre vision de la réalité
Cette plateforme, qui bénéficie du soutien d’organismes comme Child Protection Switzerland, relève que «de plus en plus de personnes se manifestent parce que des photos d’elles nues ont été créées au moyen de l’IA puis diffusées».
Ces statistiques brutes ne permettent toutefois pas de mesurer les souffrances endurées par les victimes, la perte de confiance des populations dans la vérité ou la menace qui pèse sur les démocraties. Une enquête du quotidien zurichois Tages Anzeiger a ainsi révélé que de fausses vidéos à caractère sexuel et des photos de nombreuses femmes nues, dont des influenceuses, circulaient dans des groupes de discussion publics sur Telegram.
Face à ce phénomène qui ne cesse de s’aggraver, les appels à accélérer et à intensifier les mesures se multiplient. «Si nous échouons à agir en tant que société, le message envoyé sera désastreux: l’idée que transformer de vraies femmes en objets sexuels virtuels serait acceptable», a souligné le journal dans un éditorial.
Mais si à peu près tout le monde s’accorde à reconnaître que la loi doit répondre à la menace que représentent ces deepfakes pour l’intégrité des personnes et la cohésion sociale, les législateurs, en Suisse comme ailleurs, restent divisés sur la façon d’agir.
Renforcer l’arsenal juridique contre les deepfakes
Les autorités suisses sont partagées sur l’orientation, le tempo et l’ampleur des réformes législatives. Le Parlement a rejeté l’an passé une motion du député écologiste Raphaël Mahaim demandant de réglementer les deepfakes.
Mais en juin dernier, le gouvernement et le Conseil national ont accepté une motion de ce même parlementaire ciblant cette fois plus spécifiquement les deepfakes à caractère sexuel. Cette deuxième motion faisait suite au scandale des deepfakes de «nudification» générés par la plateforme d’IA Grok, intégrée au réseau social X.
Le texte de Raphaël Mahaim demande que des règles soient édictées pour obliger les plateformes d’IA «à réaliser des évaluations des risques et préjudices» relatifs aux deepfakes à caractère sexuel, et d’imposer si nécessaire «des mesures de protection». Sa motion propose aussi de créer un organe de contrôle habilité à imposer des sanctions aux plateformes qui ne se conformeraient pas à ces règles.
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Des chercheurs suisses chassent les «deepfakes»
Lors de débats antérieurs au Parlement, Albert Rösti, le ministre en charge du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), avait indiqué que les codes pénal et civil en Suisse constituaient des remparts suffisants pour lutter contre de tels abus. Il avait aussi rappelé l’adhésion de la Confédération à la Convention du Conseil de l’Europe sur l’IA, dont le but est de défendre l’État de droit et les droits humains contre les dérives de l’intelligence artificielle.
Dans ce cadre, le Département fédéral de justice et police (DFJP) formulera des recommandations relatives à l’ajustement de certains aspects de la législation. Fondateur de la plateforme datenrecht.ch (droit des données) et membre-associé du cabinet d’avocats Walder Wyss, David Vasella ne s’attend toutefois pas à une révision en profondeur de la législation, vu la stratégie actuelle du gouvernement.
«Créer des lois supplémentaires spécifiquement pour les deepfakes, qui s’ajouteraient aux lois existantes, pourrait nuire à la clarté juridique», prévient-il. Il invite à ne pas alourdir l’appareil législatif avec des dispositions redondantes. «Il est facile de réclamer davantage de réglementation, mais difficile de le faire avec discernement.»
David Vasella suggère plutôt de renforcer les organes déjà en place, tels que le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence, une autorité de contrôle visant à protéger les individus contre un usage abusif de leurs données.
«Une nouvelle loi sans application adéquate ferait certes bonne impression, mais elle ne servirait à rien. En revanche, doubler les ressources allouées à cette autorité pourrait avoir un impact beaucoup plus important. Nous devrions d’abord mieux faire respecter les lois existantes plutôt qu’en adopter de nouvelles», résume-t-il.
Demander des comptes aux plateformes numériques
Mais cette approche jugée trop lente et vague suscite la frustration d’une partie de la population en Suisse. En mars, un groupe de parlementaires de tous bords politiques a soutenu une initiative populaire réclamant des réglementations pour protéger la population des préjudices numériques.
Si ce texte récolte suffisamment de signatures, cette «initiative Internet» aboutira à une votation populaire portant sur la protection «des droits fondamentaux et de la démocratie dans l’espace numérique». La désinformation, les violences à caractère sexuel et la cybercriminalité sont dans visées.
Les plateformes technologiques seraient tenues d’examiner les plaintes du public et de prendre les «contre-mesures nécessaires» face aux contenus préjudiciables.
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Le gouvernement suisse a présenté son propre projet de loi visant à contraindre les plateformes de médias sociaux et les moteurs de recherche à rendre des comptes sur la diffusion de contenus abusifs et mensongers.
Mais ce projet de loi illustre la lenteur des progrès dans le domaine. Évoqué pour la première fois par le gouvernement suisse en 2023, il n’a été soumis qu’en octobre dernier et n’a pas encore atteint le Parlement. Ce texte, principalement axé sur les grandes entreprises américaines de la Tech, a été retardé par les négociations tarifaires avec Washington l’année dernière.
Ce projet veut obliger les plus grandes plateformes à traiter formellement les plaintes pour diffamation, insultes, discrimination et incitation à la haine. Les entreprises concernées seraient tenues de se doter d’une représentation juridique en Suisse. Elles devraient aussi justifier publiquement leurs décisions de suppression de contenus et de blocage de comptes.
L’ONG suisse Algorithm Watch, qui plaide pour davantage de justice et de démocratie dans l’IA, salue ce projet, le qualifiant de «crucial». Mais elle avertit qu’il devrait être appliqué de manière efficace pour «ne pas devenir un tigre de papier inoffensif».
La technologie pour réduire les préjudices numériques
Quelle que sera la décision politique, les entreprises technologiques ont un rôle de premier ordre à jouer dans la lutte contre les deepfakes. Plusieurs d’entre elles, dont des entreprises suisses, se sont ainsi spécialisées dans la détection des deepfakes en traquant les traces numériques révélatrices de manipulations.
Les nouveaux modèles d’IA rendent les deepfakes de plus en plus crédibles, ce qui oblige les détecteurs à se réadapter sans cesse. Un jeu du chat et de la souris s’impose, dans lequel chaque camp tente de garder une longueur d’avance sur l’autre.
À l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), des scientifiques abordent la question sous un angle différent, en misant sur la preuve d’authenticité des contenus originaux à l’aide de signatures numériques cryptées.
Une nouvelle technologie de capteurs destinés aux appareils photo et autres dispositifs d’enregistrement a été mise au point. Elle appose une sorte de filigrane sur les contenus numériques au moment même de leur création. Cela permet de distinguer un contenu authentique et original de toute copie ultérieure manipulée.
Pour Fernando Cardes, membre de l’équipe derrière cette trouvaille, «les deepfakes constituent une attaque de ‘déni de vérité’». «Nous fournissons des repères d’authenticité pour aider les gens à déterminer ce qui est réel ou non», explique-t-il.
Le principe n’est pas nouveau. La Coalition for Content Provenance and AuthenticityLien externe (C2PA), un consortium mondial regroupant des entreprises des secteurs de la technologie, des médias et de l’édition, développe depuis 2021 divers moyens d’authentification des contenus numériques, notamment des signatures cryptographiques.
Mais les scientifiques de l’EPFZ estiment que leur système de traçabilité constitue une amélioration sensible par rapport à d’autres approches qui apposent des signatures sur des plateformes logicielles. «Séparer la capture des données de la génération de la signature offre aux acteurs malveillants la possibilité de créer une brèche entre les deux grâce au piratage matériel», estime Fernando Cardes.
«Il est crucial de générer les signatures directement sur la puce du capteur des données. Cela rend la falsification nettement plus difficile», argue-t-il.
Après avoir présenté sa solution au public, l’équipe de l’EPFZ doit maintenant convaincre les fabricants d’appareils photo et d’autres entreprises d’adopter leur technologie.
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Texte original en anglais relu et vérifié par Gabe Bullard, version française adaptée par Alain Meyer/ptur
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