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«La crise sanitaire ne condamne pas la densification urbaine»

Les mesures de distanciation physique ont produit une nouvelle signalétique urbaine. © Keystone / Christian Beutler

Les villes sont historiquement des points chauds des pandémies. La Covid-19 l’a parfaitement illustrée, soulevant des questions sur la viabilité des métropoles. À l'aide d’un jeu vidéo, Andri Gerber, chercheur suisse en design, veut prouver que les espaces densément peuplés peuvent répondre aux défis de santé publique.

Ce contenu a été publié le 17 mars 2021 - 13:34

D’ici à 2050, 68% de la population mondiale devrait vivre en milieu urbain. Depuis longtemps, les urbanistes affirment que la densification des villes permettra d’accroître leur efficacité énergétique. Mais c’est aussi dans les métropoles que les virus comme le Sars-CoV-2 peuvent se propager facilement.

Le jeu vidéo Dichtestress (terme allemand signifiant «stress de la densité»), développé par l’équipe de recherche d’Andri Gerber, permet aux joueurs d’explorer le lien entre densité de population et risque d’infection. Andri Gerber est chargé de cours au département d’architecture, de design et de génie civil à l’Université des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). Selon lui, dans un monde confronté à des menaces telles que les pandémies et le changement climatique, une question essentielle se pose: comment construire des villes à la fois denses et sûres?

Dichterstress

Dans le jeu vidéo DichterstressLien externe, le joueur se déplace à travers 6 niveaux de densité de population dans différentes villes  à différentes époques. Parmi celles-ci, une maquette de la «Cité idéale» conçue par l’architecte Francesco di Giorgio Martini en 1490, la citadelle de Kowloon à Hong Kong qui a été démolie en 1995 ou encore le quartier du Niederdorf à Zurich en 2020.

L’objectif est que, sur la base de la règle de distance de 1,5 mètre recommandée par les autorités sanitaires, le joueur trouve la sortie et infecte le moins de personnes possible.

Le jeu est disponible sur iOS et Android. Il n’est pas accessible via les appareils mobiles.

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SWI swissinfo.ch: Comment décririez-vous le lien entre urbanisme et pandémie?

Andri Gerber: Depuis l’Antiquité gréco-romaine, la ville est synonyme de sécurité et de civilisation, par opposition au chaos et à la précarité. Mais il s’agit là d’une perception erronée qui conduit les gens à oublier – ou à éviter inconsciemment de penser à – des menaces potentielles telles que l’actuelle pandémie de Covid-19.

Par exemple, à Zurich, ville qui a connu de nombreuses épidémies au fil des siècles, des centaines de milliers de personnes sont mortes du choléra, de la fièvre typhoïde et d’autres maladies. Les virus sont par nature anti-urbains, car les gens sont contraints à partager des espaces dans une agglomération. Cela va évidemment à l’encontre du principe de distanciation sociale visant à empêcher la propagation des maladies contagieuses.

Dès qu’il y a rassemblements de personnes, le risque de transmission de maladies infectieuses augmente. Toute l’histoire de l’urbanisme est donc aussi une histoire d’épidémies et de tentatives de créer des espaces plus sains.

Il apparaît que l’aménagement urbain soit souvent revu à la suite d’une épidémie. L’urbanisme ne fait-il que répondre aux problèmes plutôt que de les anticiper?

Oui et non. Si l’on remonte à l’Antiquité grecque, les urbanistes avaient déjà réfléchi à la manière de sélectionner un site qui convient à la construction d’une ville saine. Hippocrate, médecin grec du Ve siècle avant J.-C., a été le premier à suggérer d’utiliser le foie divinatoire pour évaluer la santé d’un site avant de poser les fondations d’une nouvelle ville. Les animaux paissaient où l’on prévoyait d’ériger cette dernière.

Puis, lors d’un rituel de sacrifice d’animaux, les Grecs examinaient soigneusement les foies des bêtes pour vérifier qu’elles n’aient pas été infectées par certaines maladies transmissibles. Si l’eau et la nourriture étaient effectivement contaminées par des maladies, ils abandonnaient le site et en cherchaient un autre.

Les Grecs accordaient autant d’importance à la santé qu’à des facteurs tels que l’air, la lumière du soleil et la température dans la planification urbaine. Il est important de garder à l’esprit qu’une ville ne se construit pas en trois ou quatre ans, mais en un ou deux siècles.

En Suisse ou dans d’autres pays, a-t-on pris des mesures efficaces en termes d’urbanisme pour lutter contre les maladies infectieuses?

Avant le milieu du 19e siècle, nos ancêtres se concentraient principalement sur la construction d’infrastructures urbaines essentielles comme les rues, les transports en commun ou les établissements de santé. Lorsque la ville était affectée par une épidémie, on se contentait d’évacuer les personnes contaminées. De telles mesures visent davantage à contenir la maladie qu’à modifier la ville pour prévenir d’éventuelles épidémies. Si vous n’avez aucune idée de l’origine d’un virus, vous ne pouvez pas réagir efficacement.

La cartographie des maladies a fait un grand bond en avant au 19e siècle. En 1854, John Snow, considéré comme l’un des pères de l’épidémiologie, a utilisé la cartographie pour identifier la source du choléra à Londres. Cela a totalement changé l’approche de l’épidémiologie en matière d’assainissement public et d’aménagement urbain. Les gens ont alors réalisé qu’ils pouvaient remonter à la source de l’infection et prévenir ou contrôler la propagation des épidémies potentielles en repensant les infrastructures urbaines.

Depuis lors, des infrastructures entières – notamment les réseaux d’eau et d’assainissement – ont été réaménagées. Tout a été construit pour prévenir et contrôler les maladies à tendance épidémique, et de nombreux éléments urbains ont été remplacés ou rendus obsolètes. Les fossés médiévaux des deux côtés de la Limmat, à Zurich, constituent un exemple type. Avant l’introduction des toilettes et des égouts souterrains, ces fossés étroits entre les bâtiments servaient d’égouts à ciel ouvert. Les déchets des cuisines et des toilettes y étaient directement déversés.

Égouts médiévaux dans le quartier du Niederdorf à Zürich. Thomas Hussel / Baugeschichtliches Archiv der Stadt Zürich

Wuhan, berceau de la Covid-19, est la ville la plus densément peuplée de Chine. Comme New York, fortement touchée par la pandémie. La forte densité de population est-elle en cause?

Je ne souscrirais pas à ce raisonnement. La densification ne devrait pas être condamnée ou incriminée dans la crise de la Covid-19. La question qui se pose est de savoir comment planifier et construire des villes à forte densité de manière raisonnable.

New York, par exemple, est une ville très ségréguée en matière d’aménagement du territoire, avec très peu d’espaces verts si ce n’est un immense parc au centre, Central Park. Ce n’est pas un aménagement idéal pour contenir une épidémie. La ville aurait besoin d’espaces verts plus disséminés. Possédant plus de parcs, les villes européennes traditionnelles résistent mieux aux pandémies. Néanmoins, il ne fait aucun doute que les rues médiévales avec des rues étroites comme dans la vieille ville de Zurich, par exemple, ne sont pas idéales pour prévenir les virus. Nous devons y réfléchir lorsque nous considérons la relation entre épidémie et urbanisme.

C’est ce que nous avons tenté d’aborder dans le jeu vidéo Dichtestress, qui présente différents niveaux de densité de population et diverses manières d’aménager les villes. Le jeu est très politique et vise à remettre en question les critiques émises à l’encontre de la densification urbaine. Il s’agit de créer suffisamment d’espaces pour que les gens puissent sortir et profiter de l’extérieur, tout en respectant la distanciation physique. Et ce, même si la ville est densément peuplée.

Les villes suisses ne sont pas des mégapoles. Résistent-elles donc mieux à la Covid-19?

En effet, la Suisse n’a pas de mégapole. Mais l’ensemble du pays pourrait être considéré comme une mégalopole avec une densité de population relativement faible.

Le problème est que villes et villages sont extrêmement interconnectés en raison d’un réseau de transports publics efficace et de la forte mobilité des actifs, ce qui n’est évidemment pas bon pour contenir la propagation du coronavirus.

De nombreux chercheurs affirment que les villes du futur devront être davantage régionalisées et localisées. Melbourne, en Australie, a inventé le concept «ville en 20 minutes». Ainsi, presque tous les services essentiels – magasins, écoles, ressources récréatives et sportives, soins de santé – se situent à 20 minutes de marche ou de vélo de chez soi. Ce type de communauté urbaine autosuffisante est-il un moyen efficace de prévenir les pandémies?

Un autre exemple est la ville en 15 minutes qui est à l’essai à Paris. Une telle idée est certainement une source d’inspiration qui est également discutée en Suisse. Par rapport à d’autres pays, les villes helvétiques sont plus petites, de sorte que de nombreux habitants vivent déjà dans une agglomération en 15 minutes. Mais, en Suisse, ce concept se justifie davantage du point de vue de la durabilité que de la santé publique. Il n’est pas considéré comme une approche ciblée et efficace pour prévenir les épidémies.

Comme le prédisent de nombreux chercheurs, la Covid-19 perdurera et d’autres virus émergeront. La ville idéale du futur devrait être aménagée de façon à pouvoir répondre à différentes menaces – non seulement les épidémies, mais aussi les guerres, les catastrophes naturelles, les risques environnementaux et d’autres situations d’urgence. Parce que les maladies infectieuses font partie intégrante de nos vies, les villes dans lesquelles nous vivons doivent être plus résistantes.

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