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Les cent ans du communisme chinois laissent de marbre la gauche européenne

Le président chinois Xi Jinping se tient debout avec les autres cadres du Parti communiste lors de la cérémonie de clôture du 19e Congrès du parti en 2017 à Beijing. Copyright 2017 The Associated Press. All Rights Reserved.

La Chine prévoit cette année de grandes célébrations pour les cent ans du Parti communiste. En Suisse, en France ou en Grande-Bretagne, la gauche de la gauche observe Pékin avec distance.

Ce contenu a été publié le 02 février 2021 - 14:05
Alain Meyer

Les communistes suisses ne voleront pas vers Pékin cet été comme ils l’avaient fait jadis vers Moscou. Alors qu’en Chine, les autorités s’apprêtent à commémorer tout au long de l’année la tenue du premier congrès national du parti en 1921, la gauche de la gauche helvétique prend ses distances. «Cette Chine qui pratique l’économie de marché et une politique expansionniste est loin de refléter les aspirations du Parti ouvrier et populaire (POPLien externe) de mon canton», résume Julien Gressot, élu au parlement de la Ville de La Chaux-de-Fonds.

Parmi les dix sections cantonales du POP en Suisse (NE, VD, GE, VS, JU, TI, BE, ZH, BS, SG), celle du canton de Neuchâtel est la plus active. Dans les Montagnes neuchâteloises, cette émanation du Parti communiste suisse, rayé du paysage politique par le Conseil fédéral (gouvernement) en 1940, compte toujours plus d’adeptes.

Dans le canton de Neuchâtel, le POP dénombre aujourd’hui quelque 350 sympathisants. Des adhésions en hausse depuis 2019, dopées surtout par l’émergence des mouvements féministes ou pro-climat. À l’échelle nationale, le POP — de son vrai nom Parti suisse du TravailLien externe — compte entre 1000 et 1200 membres. Dans le canton de Vaud aussi, le parti rencontre un certain succès depuis environ deux ans. «Du jamais vu depuis 12 ans», selon son secrétariat de la section locale. Idem en Suisse alémanique, où une section du POP a repris du service il y a deux ans à Bâle.

Julien Gressot, élu POP au législatif de la Ville de La Chaux-de-Fonds. Ateliervisuel.com

Des politiciens surveillés

Et certains de ses membres sont à la manœuvre dans des exécutifs communaux, à l’image du vice-président de La Chaux-de-Fonds, Théo Bregnard. Quinze kilomètres plus loin, au Locle, un autre «popiste» est depuis bientôt 25 ans aux commandes de la Ville. Denis de la Reussille, également élu à la Chambre basse du Parlement suisse (Conseil national), a suivi le chemin de son père Charles, qui avait adhéré au POP dès l’âge de 18 ans juste après la création du parti, en 1944.

«Les thèmes des campagnes étaient alors l’amélioration de l’assurance vieillesse et survivants, les allocations familiales, les trois semaines de vacances et le droit de vote des femmes», se remémore Charles de la Reussille dans le livre «Souvenirs d’un popiste populaire, hockeyeur et voyageurLien externe» écrit par le journaliste Robert Nussbaum.

À la fin des années 1980, la population suisse découvrait éberluée que plus de 900'000 citoyens avaient été fichés par les services du gouvernement, notamment en raison de leur obédience politique. Charles de la Reussille faisait aussi l’objet d’une surveillance. Lorsqu’il a pu consulter sa fiche, il a découvert qu’elle mentionnait des contacts avec «des communistes de La Chaux-de-Fonds». «On me traitait de communiste, mais j’étais et je suis popiste. Le POP n’a jamais inscrit dans ses statuts la dictature du prolétariat, le but des ‘vrais partis communistes’», s’offusque ce militant de la première heure.

«À l’origine, le POP est composé d’antifascistes et de déçus de Parti socialiste, qui avait en son temps accepté d’interdire le Parti communiste en Suisse. Une décision antidémocratique s’il en est», n’en démord toujours pas Julien Gressot.

Une inspiration pour la gauche

Pour l’historien Pierre Jeanneret, auteur d’études sur le mouvement ouvrier, le POP avait déjà connu un regain d’intérêt lorsqu’une partie de ses membres s’était délestée «de son fil à la patte de Moscou». Il cite l’importance qu’a eu en Suisse, dans les années 1990 et au début des années 2000, le popiste vaudois Josef Zisyadis.

Denis de La Reussille, POP du Locle, siège actuellement aux Chambres fédérales à Berne, au sein du Conseil national. © Keystone / Anthony Anex

Ce politicien, qui siège alors au Conseil national, est omniprésent et revendicatif. Pierre Jeanneret observe que les initiatives popistes continuent aujourd’hui de servir «d’aiguillon» pour l’ensemble de la gauche. «L’idée d’instaurer un salaire minimum est née dans les rangs du POP, rappelle l’historien. Aujourd’hui, le parti défend la cause des démunis de la société, les caissières de supermarché, les vendeurs, le personnel actif dans le milieu de la gastronomie, etc.»

À l’heure des cent ans du communisme chinois, ces célébrations paraissent bien lointaines pour les popistes helvétiques. En dépit des traces laissées en Suisse par des mouvements maoïstes: Nils Andersson, né en Suisse de père suédois, a par exemple été expulsé du territoire helvétique dans le milieu des années 1960 pour avoir publié des écrits favorables aux populations en souffrance en Algérie et au Vietnam. Il a même édité une version française des pensées du grand timonier Mao. De nos jours, les mouvements qui défendent encore cette doctrine sont «très insignifiants», avoue Pierre Jeanneret.

Fidèle en amitié

La Chine communiste ne laisse toutefois pas indifférente l’ensemble de l’Europe. En Grande-Bretagne, le Communist Party (CPLien externe), qui vient lui aussi de souffler ses cent bougies, a déclaré vouloir rester fidèle à ses anciennes amitiés. Avec quelques nuances: «À l’époque, nous avons toujours agi en solidarité avec le peuple chinois face à la domination étrangère. Mais de sérieuses différences sont apparues depuis les années 1960 et 1970 sur la façon d’appréhender l’avenir, analyse le secrétaire du CP, Robert Griffiths. En Grande-Bretagne, nous constatons que le capitalisme a étouffé le progrès en matière environnementale, culturelle et politique. Or la Chine mise maintenant sur l’économie pour éliminer sa pauvreté de masse.»

Des manifestants acclament le président chinois Xi Jinping lors d'une parade à la gloire du Parti communiste à Beijing en 2019. Copyright 2019 The Associated Press. All Rights Reserved

Le CP constate aussi une hausse de ses membres en 2020, en siphonnant notamment les rangs d’un Parti travailliste (Labour) aux abois depuis les dernières élections de 2019. Né de la fusion en 1920 des mouvements marxiste et socialiste, le CP compte aujourd’hui un peu plus d’un millier d’adhérents répartis entre l’Angleterre, l’Écosse et le pays de Galles. «Une augmentation des inscriptions de 30% a été enregistrée depuis notre dernier congrès de 2018», se félicite Robert Griffiths.

Au fronton du Communist Party figure toujours la doctrine immuable: «Travailleurs de tous pays, unissez-vous». Pour l’ère post-Brexit, les membres du CP aspirent à une société dans laquelle production, distribution et échanges seraient planifiés au bénéfice de tous. Un programme qui nécessitera «la transformation révolutionnaire de la société et la fin du capitalisme».

Attaché à un idéal

Le Parti communiste français (PCFLien externe) vient, lui aussi, de fêter ses cent ans. Fin décembre 1920 à Tours, le congrès de la section française de l’Internationale ouvrière avait donné naissance à l’Internationale communiste, puis une année plus tard au PCF. «On est centenaire car on a gardé notre attachement à notre idéal, a récemment déclaré le secrétaire national du parti, Fabien Roussel, au quotidien Libération. Nous sommes restés révolutionnaires, anticapitalistes, mais dans le respect de la vie démocratique.» Des «rouges» qui affichent aujourd’hui davantage leur couleur verte à cause de l’urgence climatique. Pas un mot en revanche sur les festivités prévues à Pékin.

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