Des métiers de la santé globalisés à l’aune de la Covid-19


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La formation des soignants pourrait changer à la suite de la pandémie de Covid-19. Keystone / Laurent Gillieron

Sous l’effet du coronavirus, la formation des métiers de la santé va connaître une mutation afin de répondre aux besoins vitaux des populations. Le corps médical devra «savoir planifier des programmes de santé et élaborer des politiques en faisant preuve de leadership pour leur mise en œuvre», estime le professeur en santé globale de l’Université de Genève François Etter.

Ce contenu a été publié le 10 juin 2020 - 11:28
Alain Meyer

L’épreuve endurée par le personnel soignant pour contenir le Covid-19 pourrait conduire à un décloisonnement des métiers de la santé. Des professions enseignées un peu différemment à l’avenir en Suisse. Jean-François Etter, professeur en santé globale de la faculté de médecine de l’Université de Genève (UNIGE), est convaincu que les cours prodigués aux futurs médecins devront tôt ou tard englober les paramètres apparus avec la crise sanitaire du printemps. «Il convient d’augmenter le contenu de la formation sur les maladies infectieuses et les épidémies certes, mais également sur les autres risques liés à la crise climatique, la globalisation, la déforestation, etc.», énumère-t-il. Le vieillissement des populations, qui affecte la société suisse, a déjà changé la manière d’appréhender le secteur des soins, précise-t-il.


Sur le site Internet d’UNIGE, le professeur Etter s’est récemment fendu d’un communiqué truffé de questionnements. Les professionnels de la santé publique étaient-ils prêts à négocier le tournant du Covid-19? Comment l’université doit-elle les préparer à affronter d’autres catastrophes? Publié sous la rubrique de la formation continue, son texte en appelle, pour ces prochaines années, à «des connaissances et compétences pertinentes» pour «un nombre suffisant» de praticiens.

Jean-François Etter est professeur en santé globale à la faculté de médecine de l'Université de Genève © Julien Gregorio/phovea/hug

Cursus d’après-Covid

Il y dresse déjà une liste non exhaustive de tâches supplémentaires à intégrer pour les futurs étudiants en médecine. Un cahier des charges de l’après-Covid-19 où, à côté de bases solides en épidémiologie, le corps médical devra «savoir planifier et gérer des programmes de santé et élaborer des politiques en faisant preuve de leadership pour leur mise en œuvre.»

L’expérience du confinement et les restrictions des libertés individuelles qui l’accompagnaient doivent aussi servir d’enseignements pour l’après-Covid. Des connaissances en droit et en éthique pourraient être requises. Mais il faudra surtout former davantage d’étudiants. Jean-François Etter cite en exemple le canton de Genève: «Le secteur de la santé y représente déjà 17% du Produit intérieur brut (PIB) cantonal, alors qu’à l’échelle suisse ce secteur n’englobe que 12% de l’emploi et du PIB. Dans quelques années, d’après l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), nous devrions atteindre 17% au niveau national aussi. Il faut former davantage de professionnels de la santé!»

Assez de médecins en Romandie

Avec le Tessin et Vaud, le canton de Genève est celui qui a payé le plus lourd tribut au coronavirus. Plus de 280 décès y ont été enregistrés. En charge du ministère genevois de la santé, Mauro Poggia a dû quotidiennement faire face à ce tsunami quasiment irréel. «Le réseau hospitalier a pourtant réussi à s’adapter dans un temps très court à cette situation nouvelle, et ceci grâce à la collaboration public-privé et aux compétences de haut niveau de l’Hôpital universitaire de Genève (HUG) », analyse-t-il aujourd’hui avec du recul.

Il pointe toutefois le talon d’Achille du tissu hospitalier genevois. Un canton limitrophe où le recours à du personnel soignant étranger pour combler le manque indigène est flagrant. Cette interdépendance du secteur de la santé vis-à-vis de l’étranger, autant pour le matériel sanitaire (masques) que pour le personnel infirmier et les médecins, l’inquiète, mais elle pourrait être rectifiée. «Le but n’est pas l’autarcie, mais nous pouvons mieux faire», en convient-il. Face à des risques de pénurie, le ministre souhaite garder prise.

Réorientation nécessaire

Mais contrairement au professeur Jean-François Etter, Mauro Poggia s’inscrit en faux sur le fait que l’on ne formerait pas assez de personnel soignant. «On véhicule des idées fausses», assure-t-il. «En Suisse romande, nous formons assez de médecins par année pour couvrir les besoins de notre territoire.» Selon lui, le problème résiderait dans leur orientation future. Ils seraient trop peu nombreux à embrasser des carrières dans la médecine générale. «On ne peut plus les laisser choisir sans limites ce qu’ils veulent faire, quand et où ils veulent, sachant que l’essentiel de leur revenu sera constitué de prestations d’une assurance sociale.»

L’édile précise aussitôt que «le secteur privé doit lui aussi s’engager davantage» dans la formation, tout en précisant que les hôpitaux publics ne devront plus être le lieu quasi exclusif de celle-ci. Quant aux infirmières et infirmiers, lessivé(e)s par la crise, seront-elles et ils encore en nombre suffisant pour affronter une nouvelle vague de Covid si celle-ci survient, ou une autre pandémie? Le ministre de la Santé se veut rassurant: «Les places de formation ont été augmentées, de sorte qu’il n’y a plus de candidat domicilié dans le canton à qui l’on demande de revenir l’année suivante, faute de place.»

Métiers plus hybrides

À UNIGE, le professeur Jean-François Etter milite, lui, pour une meilleure promotion de la santé à tous les niveaux. Depuis son bureau, il scrute l’arrivée sur le marché de nouveaux profils liés à son secteur. «On peut penser au nouveau métier de traceur Covid ou à ceux qui sont déjà affectés aux tâches de préparation et de prévention d’une nouvelle vague ou à l’arrivée d’un autre virus», explique-t-il.

La discipline dite de santé globale qu’il enseigne à UNIGE induit de fait une dimension internationale. À la fin de l’hiver dernier et alors que peu, parmi les spécialistes également, envisageaient une étendue mondiale de cette épidémie de coronavirus, des médecins et des experts ont été consultés, parfois en catastrophe, par les pouvoirs publics. Pour Jean-François Etter, il s’agira à l’avenir d’apprendre à communiquer mieux pour «convaincre les décideurs et transmettre des messages clés à la population». Des compétences que l’on pourrait par exemple acquérir à l’université.

Légitimité politique

Mais du côté des décideurs, pas question pour l’heure de laisser une trop grande latitude aux docteurs et aux scientifiques.  «Il ne s’agit pas ici de donner le pouvoir décisionnel sur le plan politique aux médecins. Chacun doit savoir quelle est sa mission. Et le professionnel de la branche n’a pas toujours une vision globale», prévient le ministre Mauro Poggia. Il cite notamment les implications économiques, sécuritaires et sociales comme facteurs à prendre en considération à l’heure de gérer politiquement des crises sanitaires.  

Pour Jean-François Etter, le personnel soignant devra être capable demain «de travailler au sein d’équipes multidisciplinaires». Il faudra résoudre des questions dont les enjeux sont devenus planétaires. La crise du coronavirus a mis crûment en lumière de nombreux dysfonctionnements au sein de nos sociétés. «L’insuffisance des systèmes de protection sociale, la malnutrition, la violence domestique», énumère le professeur genevois.

Dans le cadre du Global Studies Institute, l’Université de Genève propose déjà un master en sciences de santé globale. Deux années d’étude pour cerner et prévenir les défis à venir. Et notamment l’apparition de nouveaux virus ou d’infections bactériennes qui se moquent largement des frontières.

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