PostFinance bientôt dans la cour des grands
Considérée par trois millions d’épargnants comme l’endroit le plus sûr où déposer son argent en Suisse, PostFinance, le bras financier de La Poste, devrait obtenir sa licence en 2013. Elle deviendra ainsi une banque à part entière, ou presque. Une évolution qui ne plaît pas à tout le monde.
Si tout se passe comme prévu, PostFinance se scindera l’été prochain de sa maison-mère, La Poste Suisse, pour se muer en société anonyme et ainsi obtenir sa licence bancaire, marquant un pas important dans l’histoire de la firme. Les clients ne devraient cependant pas noter de changement significatif, du moins pour l’instant.
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Depuis l’éclatement de la crise financière en 2008, PostFinance est en plein essor. Elle a attiré plus de 100’000 clients par an, certainement désireux de trouver un endroit sûr où déposer le fruit de leur dur labeur. Pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, les actifs déposés auprès de la «banque» ont dépassé les 100 milliards de francs suisses en 2012. Les bénéfices ont pris l’ascenseur et le nombre d’employés a également grimpé en flèche.
Mais malgré cette évolution favorable, les dirigeants de l’entreprise étatique ont été frustrés par certaines entraves législatives qui limitent sa croissance. Comme PostFinance opère avec une garantie explicite de l’Etat, elle n’est par exemple pas autorisée à émettre des prêts hypothécaires. Elle doit ainsi sous-traiter ces services de plus en plus lucratifs à des partenaires qui en assument le risque. Un tel arrangement est également destiné à apaiser le secteur privé, qui ne verrait pas d’un bon œil une entreprise soutenue par l’Etat pratiquer une telle distorsion de la concurrence dans le secteur bancaire.
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Egalité des chances
«Nous insistons pour que toutes les banques au bénéfice d’une licence bancaire opèrent sur un pied d’égalité», affirme Sindy Schiemgel Werner, porte-parole de l’Association suisse des banques (ASB). Mais comme PostFinance ne sera pas autorisée à offrir la même gamme de services que les autres banques, l’ASB ne voit pas de raison de s’opposer à l’octroi d’une licence bancaire au géant jaune, ajoute-t-elle.
Un changement de législation survenue deux ans plus tôt a ouvert la voie à PostFinance pour la mise en place d’une entité distincte de La Poste Suisse – à une date désormais fixée au 26 juin 2013. Sur le papier, la nouvelle société sera autorisée à émettre des actions, même si initialement La Poste Suisse, elle-même aux mains de l’Etat, sera son seul actionnaire.
En conséquence, PostFinance évoluera dans une sorte de «no man’s land», coincée entre sa position actuelle, une filiale du service postal national, et une banque cotée en bourse. Elle aura par ailleurs toujours l’interdiction d’émettre ses propres prêts aux entreprises et aux propriétaires de maisons.
Les comptes de dépôt ont été introduits en 1906 par le service postal suisse.
Depuis le début des années 1990, la gamme de services est passée de simples transactions de paiements à des cartes de crédit, des fonds, de l’e-finance, des assurances, des produits financiers simples et des plans de retraite.
En 1997, PostFinance a vu le jour en tant que filiale de La Poste Suisse.
En 2003, elle a commencé à offrir des prêts hypothécaires privés en sous-traitant le service à d’autres banques. Un an plus tard, elle accordait des prêts à de petites et moyennes entreprises, également par l’intermédiaire d’autres banques.
En vertu de cet arrangement contractuel, PostFinance commercialise et vend des prêts tandis que l’institution partenaire assume le risque de crédit et la responsabilité globale de la gestion des risques.
Plusieurs alliances ont ainsi été créées: Banque Valiant pour les prêts aux PME, Winterhtour Life pour les assurances-vie, Banque cantonale vaudoise pour l’e-commerce et Münchener Hypothekenbank en Allemagne pour les prêts hypothécaires.
Contrairement à sa maison-mère La Poste Suisse, PostFinance a connu des succès commerciaux ces dernières années.
Les bénéfices ont atteint 591 millions de francs en 2011, soit 575 millions de plus qu’un an auparavant. Les clients sont passés de 2,7 à 2,8 millions. Le nombre de comptes a également cru, de 4,1 millions à 4,3 millions.
En 2012, le montant des avoirs déposés auprès de PostFinance a franchi pour la première fois la barre des 100 milliards de francs suisses.
4 à 5 milliards de fonds propres
Le changement le plus important se fera en coulisses, loin du regard des épargnants, des petites entreprises et des porteurs de dette hypothécaire. En échange de la licence bancaire octroyée par la FINMA, l’autorité suisse de surveillance des banques et des marchés, PostFinance devra au préalable mobiliser des milliards en liquide pour convaincre le régulateur qu’il dispose d’un matelas suffisant pour amortir les chocs financiers.
PostFinance estime qu’il lui faudra récolter entre 4 et 5 milliards de francs. Elle prévoit d’y parvenir par l’émission d’obligations, la vente de biens immobiliers appartenant à La Poste Suisse et la réévaluation de certains de ses actifs.
Ces méthodes, en particulier la dernière, ont soulevé des inquiétudes dans les milieux politiques, notamment chez les conservateurs de l’Union démocratique du centre (UDC). Ces derniers craignent que la caution en capital ne soit rien de plus qu’une simple feuille comptable.
En septembre 2012, Hans Kaufmann, député de l’UDC spécialiste des questions financières, s’est opposé devant le Parlement à la création d’une banque à part entière, affirmant que le capital de PostFinance s’élevait tout juste à 816 millions de francs, soit 0,76% de ses avoirs. «Aucune autre banque ne recevrait une licence avec des réserves en capitaux aussi basses», a-t-il soutenu.
PostFinance a rejeté les critiques, argumentant que sa nouvelle position en matière de capitaux devra passer l’examen de la FINMA. Une récente hausse des frais de gestion pour les clients individuels et les entreprises possédant de petits dépôts n’a rien à voir avec la nécessité de lever des capitaux frais, a par ailleurs indiqué PostFinance. Les nouvelles charges reflètent l’amélioration des services, comme la mise sur pied d’un système de support disponible 24 heures sur 24 pour les opérations de paiement électroniques.
Volonté politique
Pour les clients, le changement le plus significatif concernera le fait de savoir que leurs intérêts seront directement surveillés par la FINMA, affirme Marc Andrey, porte-parole de PostFinance: «Nous sommes l’un des plus grands établissements bancaires de Suisse. La supervision de la FINMA renforcera la confiance parmi nos clients et apportera davantage de transparence».
Cela permettra également à PostFinance de faire un pas de plus en direction de son objectif final, soit de se détacher des entraves politiques pour obtenir un accès total au marché des prêts hypothécaires en plein boom. Le modèle économique des banques cantonales suisses, qui doivent être détenues au minimum pour un tiers par les cantons dans lesquels elles opèrent, pourrait servir d’exemple. Certaines d’entre elles sont même détenues à part entière par les cantons et la plupart fournissent une garantie étatique pleine.
L’ASB ne s’oppose pas à ce que les banques cantonales offrent les mêmes services que les autres banques. Raison invoquée: les filiales ne sont pas autorisées à opérer au-delà des frontières cantonales. En outre, chaque banque cantonale contribue à financer un fonds fédéral, garantissant ainsi les dépôts des épargnants des fluctuations du marché.
Reste qu’il faudra encore certainement beaucoup de temps avant que PostFinance ne puisse opérer au même niveau que les autres banques. Son sort reste inextricablement lié à la volonté des hommes politiques et d’autres changements législatifs seraient nécessaires pour la libérer de ses entraves actuelles.
(Traduction de l’anglais: Samuel Jaberg)
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