La comptabilité trouble de SAirGroup
L'enquête sur la débâcle de Swissair laisse apparaître des procédés plutôt douteux. Pourtant, mercredi, à Zurich, les créanciers sont restés calmes.
Dès le début de son mandat, le commissaire au sursis concordataire Karl Wüthrich a demandé que le «contrôle spécial» instauré début 2001 soit remplacé par une vraie enquête de responsabilité à l’encontre des organes de SAirGroup.
Mercredi, l’avocat zurichois a pu livrer aux créanciers les premiers éléments de cette enquête confiée au cabinet d’audit Ernst & Young. Des éléments qui sont troublants.
Ainsi, SAirGroup avait bel et bien acquis 100% d’Air Littoral, en violation flagrante de la législation européenne. Mais, ici, l’astuce consistait à faire porter une moitié de ce capital par des tiers, agissant en sous-main.
De cette manière, on a pu éviter de comptabiliser l’entier des pertes de la compagnie française au bilan du groupe.
De même, durant l’année 2001, alors que le feu brûlait déjà dans la maison, SAirGroup a perdu au moins un demi-milliard de francs dans des opérations dites d’«equity swap», un procédé qui consiste à emprunter de l’argent à court terme sur ses propres actions.
Des révélations qui seront assurément suivies d’autres. Mais tel n’était pas le but premier de l’assemblée des créanciers, convoquée mercredi à la Maison des Congrès de Zurich.
Comment répartir les miettes
Globalement, les données sont simples. D’un côté, 23 000 créanciers (même s’ils n’étaient que 800 à Zurich), qui réclament au total près de 70 milliards de francs suisses aux différentes sociétés de l’ancien SAirGroup. Et, de l’autre, Karl Wüthrich, ses associés et des caisses à peu près vides.
Et tout au bout de la table des orateurs, un homme accablé, silencieux, presque transparent: Mario Corti. Désormais membre unique du conseil d’administration de la holding déchue, «Super Mario» a perdu la superbe qu’il affichait, il y a un an.
Mario Corti ne prendra que deux ou trois fois la parole au cours des presque cinq heures de cette assemblée-fleuve, la première d’une série de trois.
L’air absent, l’ex-boss de SAirGroup lâchera quelques explications d’une voix monocorde. Il refusera d’être nommé commissaire au sursis. Et engagera la salle à renouveler sa confiance à Karl Wüthrich.
Ce qu’elle fera de trè bon cœur. Il est vrai que l’avocat zurichois se sent très à l’aise dans le costume de l’homme qui va sauver les meubles – ou ce qu’il en reste.
Les fonds de tiroir
Car, pour l’heure, SAirGroup n’a guère en caisse qu’un petit milliard et 600 millions de francs. Mais Karl Wüthrich ne ménage aucun effort pour récupérer ce qui peut l’être.
Pour s’en convaincre, il suffit de lire les rapports périodiques que le commissaire rédige depuis huit mois.
On y apprend, par exemple, qu’un moteur de MD-11, d’occasion, a trouvé preneur -en l’état – pour presque deux millions de dollars américains. Assurément une bonne affaire.
Mais certaines le sont moins. Ainsi, la participation de 49,9% à la compagnie allemande LTU a dû être cédée pour 1 euro symbolique.
Et la société Mindpearl – qui exploitait les centrales de réservation du groupe Qualyflyer à Londres, à Brisbane, au Cap, à Milan et à Barcelone – ne valait pas plus.
Certes, d’autres gros morceaux sont encore vendables, comme SR Technics ou Gate Gourmet. Mais les négociations s’éternisent.
Et, parfois, c’est la déception au bout du contrat. Notamment lorsque l’on s’aperçoit que le prix de vente d’une société ne couvre même pas ses dettes.
Ce qui vient d’arriver avec Swissport, dont la trésorerie s’était effondrée après le 11 septembre.
Chocolat et civilités
Alors, comme chaque centime compte désormais, l’assemblée des créanciers de mercredi à Zurich s’est passée de petits fours. En lieu et place, on lui a distribué généreusement des croquettes de chocolat frappées du logo de feu Swissair. Une bonne manière de liquider les stocks et d’adoucir certaines amertumes.
Mais le ton des interventions reste très civil. A se demander où est passé la saine colère qui éclatait en octobre 2001. Et, plus particulièrement, sur la Place fédérale au lendemain de cette terrible journée qui vit les avions rouge et blanc cloués au sol.
Cette salle qui hoche poliment la tête lorsque Karl Wüthrich lui annonce les résultat de la demi-finale de football entre le Brésil et la Turquie n’est, il est vrai, que la première que doit affronter le commissaire au sursis.
La première, et certainement pas la plus dure. En effet, mercredi, seuls les créanciers de la holding SAirGroup avaient été convoqués. Soit essentiellement des banquiers, des investisseurs et les représentants des quelque 400 membres du personnel administratif, parmi lesquels bon nombre de cadres.
Le plus dur est à venir
Jeudi, c’est au tour des créanciers de SAirLines et de Flightlease. Et, à l’automne, Karl Wüthrich recevra les pilotes et les agents de cabine de Swissair proprement dite.
Hanjörg Tschumi n’a pas voulu attendre jusque là. Pour cet ancien chef de cabine – qui a donné 27 ans de sa vie à la compagnie nationale – cette toute première assemblée marque «la victoire des avocats et des fiduciaires».
Et certainement pas celle des stewards et des hôtesses, dont la caisse de pension est aujourd’hui aussi vide que les réservoirs des avions le jour du «grounding».
Cette première assemblée n’en a pas moins élu sa commission de surveillance, chargée de piloter la liquidation. Mais il est significatif qu’elle n’ait pas voulu y nommer un homme comme Hans-Jakob Heitz, initiateur d’un mouvement de défense des petits investisseurs.
Peu avant le scrutin, il était venu clamer à la tribune qu’il ne fallait pas avoir peur de tirer toutes les conséquences de cette affaire. «Fussent-elles civiles, voire pénales».
Quoi qu’il en soit, les hommes chargés d’éclaircir l’une des plus grosses débâcles de l’histoire économique helvétique ne sont pas au bout de leurs surprises.
Karl Wüthrich a d’ailleurs averti l’assemblée que les procédures pourraient encore durer cinq, voire dix ans.
swissinfo/Marc-André Miserez à Zurich
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