Les Suisses prennent plus que jamais l’avion: une initiative vise à faire financer les trains par les voyageurs aériens
Une initiative lancée par une ONG environnementale prévoit de taxer chaque vol au départ de la Suisse et de redistribuer les recettes sous forme de bons pour des trajets en train. Le projet se heurte à l’opposition des compagnies aériennes, au scepticisme des experts en environnement et à l’indifférence des voyageurs, qui ont pris l’habitude de profiter de vols bon marché.
Chaque jour, quelque 90’000 personnes transitent par l’aéroport de Zurich. C’est plus que la population de la ville de Lucerne. Le transport aérien en Suisse est responsable de plus de 10% des émissions totales du pays, soit l’un des taux les plus élevés d’Europe.
Une nouvelle initiative vise à tirer parti du nombre élevé de vols pour promouvoir des modes de transport plus écologiques au sol. Lancée en avril dernier par l’organisation environnementale actif-trafiC, l’initiative dite «pour des bons de mobilitéLien externe» fera l’objet d’une votation si elle recueille 100’000 signatures valides dans un délai de 18 mois.
L’initiative imposerait une taxe d’au moins 30 francs suisses sur chaque vol au départ de la Suisse. Les fonds seraient utilisés pour offrir à la population des bons de transport valables pour les trains, les bus et les tramways. Objectif: encourager à moins prendre l’avion, tout en rendant les alternatives moins chères et plus attractives.
Le projet pourrait générer des centaines de millions de recettes. Mais pour les spécialistes, il faudrait plutôt se concentrer sur la réduction des émissions de carbone des compagnies aériennes.
Toujours plus de vols et d’émissions carbone
En 2025, l’aéroport de Zurich a enregistré un taux record de 32,6 millions de passagers, dépassant ainsi le pic atteint avant la pandémie. Conséquence: une augmentation des émissions de carbone liées au transport aérien. Selon l’Office fédéral de l’environnement, les vols internationaux au départ de la Suisse ont généré plus de 5,5 millions de tonnes de CO₂ en 2024Lien externe, soit une hausse de près de 10% par rapport à l’année précédente. Depuis 1990, les émissions liées à l’aviation en Suisse ont augmenté de près de 80%. Dans le même temps, les émissions nationales ont diminué de manière constante; celles du bâtiment, de l’industrie et du transport routier sont tombées bien en dessous des niveaux de 1990.
L’altitude à laquelle les émissions du transport aérien sont rejetées rend la pollution plus dangereuse. Plus haut dans l’atmosphère, elles retiennent davantage de chaleur, ce qui multiplie par trois environ les effets du réchauffement.
Un bon annuel pour chaque personne
La taxe commencerait à 30 francs suisses pour les billets en classe économique sur les court-courriers. Elle augmenterait en fonction de la distance et de la classe. Les départs en jet privé seraient soumis à une taxe d’au moins 500 francs suisses par vol au départ. Les taux exacts seraient fixés par le Parlement.
Les partisans de l’initiative ont jusqu’en octobre 2027 pour recueillir les 100’000 signatures nécessaires afin de soumettre le projet en votation. Si la pétition aboutit, le Parlement débattra du texte et pourra présenter une contre-proposition. Un vote populaire aurait lieu au plus tôt en 2028.
Selon les promoteurs de la campagne, la taxe rapporterait environ 1,5 milliard de francs suisses par année, dont deux tiers au moins seraient redistribués à la population. Chaque résident, qu’il prenne ou non l’avion, recevrait un bon de voyage annuel d’une valeur supérieure à 100 francs suisses.
Le bon pourrait être utilisé pour des billets de train internationaux ou pour un abonnement valable sur les tramways, trains et bus locaux. Les touristes venus de l’étranger paieraient la taxe sur les vols au départ de Suisse, mais ne recevraient pas de bon, ce qui viendrait grossir l’enveloppe totale.
Selon les calculs de la campagne, environ 90% de la population résidente recevrait en bons une somme supérieure à celle qu’elle paierait en taxes. Seuls les voyageurs fréquents ou les passagers «premium» y perdraient financièrement.
Les fonds restants serviraient à financer les trains de nuit et les liaisons ferroviaires transfrontalières, dont l’offre s’est raréfiée au cours des deux dernières décennies.
«Il ne s’agit pas de simplement taxer les gens sans leur proposer d’alternative, indique Thibault Schneeberger, chargé de coordonner l’initiative en Suisse romande. Il s’agit d’investir dans les infrastructures et, avec les bons, de rendre le train plus abordable pour tout le monde.»
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L’écart de prix entre l’avion et le train est au cœur de l’argumentaire de la campagne. Les transports publics suisses sont déjà en partie financés par les deniers publics: les infrastructures sont financées par le Fonds fédéral d’infrastructure ferroviaire (FIF), et les tarifs ne couvrent qu’une partie du coût des services régionaux. Pourtant, souligne Thibault Schneeberger, le prix des billets a quasiment doublé en trois décennies, tandis que sur un même trajet, l’avion – qui est exonéré de TVA – est souvent moins cher que le train.
Une taxe plus élevée pour les grands voyageurs a été envisagée, avant d’être abandonnée par l’ONG. Le suivi des vols de chaque personne nécessiterait une base de données centrale, ce que de nombreuses personnes en Suisse considéreraient comme une forme de surveillance.
Des doutes de toutes parts
Le secteur aérien est sous pression pour réduire ses émissions. Mais pour ses représentants, une taxe nationale n’est pas la bonne solution.
Pour Andreas Schürer, directeur général d’Aviationsuisse, faîtière qui défend les intérêts des entreprises et des organisations qui dépendent des liaisons aériennes, «des mesures nationales unilatérales risquent d’affaiblir la connectivité et de créer des désavantages concurrentiels». Il met en garde: les voyageurs pourraient contourner la taxe suisse en partant depuis des hubs étrangers proches, tels que Munich ou Milan. Selon lui, les recettes issues de toute forme de taxe devraient plutôt financer les efforts de décarbonation au sein du secteur, par exemple la recherche sur les carburants alternatifs.
«L’aviation n’est pas un luxe. Elle fait partie des infrastructures de base d’un pays moderne», insiste-t-il.
Andreas Schürer ajoute qu’il soutient les programmes internationaux de décarbonation tels que le programme CORSIA des Nations unies, qui oblige les compagnies aériennes à acheter des crédits carbone pour couvrir toute augmentation de leurs émissions au-delà d’un seuil de référence fixe.
C’est pour une autre raison qu’Anthony Patt, professeur en politique du climat à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), est opposé à cette taxe: elle est trop faible, dit-il. Selon ses estimations, elle entraînerait une baisse de 4 à 7% des voyages d’affaires, et de 15 à 30% des voyages d’agrément. Une réduction certes, mais largement insuffisante pour freiner les émissions liées au transport aérien. Une initiative plus ambitieuse visant à réduire les émissions figure déjà dans la législation suisse, indique le chercheur: depuis janvier, le kérosène utilisé à Zurich et à Genève doit contenir au moins 2% de carburant aviation durable, une part qui devra s’élever à 70% d’ici 2050.
«Nous avons 24 ans pour atteindre la neutralité carbone. Rendre les voyages en avion plus chers sera bien moins efficace que des mesures visant à les décarboner», affirme Anthony Patt.
Un air de déjà-vu
En juin 2021, l’électorat a rejeté de justesse (51,6% contre 48,4%) une taxe quasiment identique à la proposition actuelle. Mais elle s’inscrivait dans le cadre d’une loi sur le CO₂ beaucoup plus vaste, qui prévoyait également une hausse du prix de l’essence et du fioul domestique. Les analystes ont largement attribué le rejet populaire à ces autres mesures, lesquelles auraient touché plus durement les régions rurales, dépendantes de la voiture.
Les pays voisins ont déjà mis en place une taxe comparable. La France, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche taxent toutes les billets d’avion, tout comme le Royaume-Uni, la Norvège, les Pays-Bas et le Danemark. Dans la plupart des pays, les recettes sont versées au budget général de l’État et non affectées à des mesures en faveur des transports ou de la lutte contre le changement climatique, selon l’association des compagnies aériennes IATA. La tendance n’est d’ailleurs pas définitive: la Suède a supprimé sa taxe sur les billets d’avion à la mi-2025. Et le 1er juillet dernier, les taxes allemandes ont été réduites afin de soulager le secteur.
La Suisse, elle, s’appuie sur le Système européen d’échange de quotas d’émission (SCEQE), qui oblige les compagnies aériennes à acheter un quota pour chaque tonne de dioxyde de carbone émise. Le SCEQE ne s’applique qu’aux vols intra-européens. Les liaisons long-courriers, qui représentent l’essentiel des émissions du secteur aérien, en sont donc exclues. Selon les critiques, c’est la raison pour laquelle 70% environ des émissions de CO₂ de l’aviation européenne ne sont pas évaluées.
Reste à savoir si une taxe de 30 francs modifierait les habitudes de vol de la population suisse. Dans un sondage de l’institut Sotomo commandé par Aviationsuisse, 76% des personnes interrogées ont cité la durée du trajet comme principale raison de préférer l’avion au train. Seul environ un quart des personnes interrogées a indiqué que le prix plus bas était un facteur déterminant. Cela laisse à penser qu’une taxe de 30 francs ne suffirait pas à dissuader les voyageurs de prendre l’avion.
Par ailleurs, 74% des personnes interrogées se disent favorables à l’utilisation des taxes sur les vols pour financer des carburants aériens plus écologiques. Mais près de 70% déclarent ne pas faire confiance aux compagnies aériennes pour tenir leurs promesses en matière de climat.
Les sondages menés par l’équipe de campagne elle-même indiquent une tendance inverse. Selon une enquête commandée par actif-trafiC, réalisée par gfs-zürich fin 2025, environ deux tiers des Suisses seraient favorables à une taxe carbone sur les vols. La réponse à la question d’une taxe semble fortement dépendre de qui la pose, et de la manière dont elle est posée.
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Article original en anglais relu et vérifié par Gabe Bullard et Virginie Mangin, traduction en français par Albertine Bourget/ptur
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