Dans cette famille américano-suisse, la politique est bannie des repas de fête
Un an après l’élection de Donald Trump, la journaliste SRF Kathrin Winzenried a retrouvé ses proches aux États-Unis. Divisée sur le plan politique, la famille préfère éviter le sujet pour ne pas faire éclater les profondes divergences.
Dans la famille Winzenried, à Cody, au Wyoming, les discussions politiques étaient déjà tendues avant même l’élection présidentielle de novembre 2024. Aujourd’hui, un an et demi plus tard, les divergences sont encore plus visibles. La politique n’y est pas qu’une question d’opinion; elle est devenue un véritable marqueur d’identité et de position morale. Alors que les uns estiment que Donald Trump est le bon choix, les autres le considèrent comme l’incarnation d’un système défaillant.
>> Voir le reportage de SRF (en allemand):
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement le paysage politique, mais aussi le sentiment de sécurité, la notion de consensus qui semblait partagée. Les conversations politiques sont désormais évitées. Certains doutent de Donald Trump, d’autres le soutiennent. Pour les démocrates les plus progressistes, quiconque ne s’oppose pas activement au président est coresponsable d’une politique jugée dangereuse.
En octobre 2024, un sondage de l’American Psychiatric AssociationLien externe (APA) a montré à quel point les divergences politiques pèsent sur la vie privée des familles.
Parmi les 2201 adultes interrogés dans toutes les régions des États-Unis, 41% ont déclaré s’être déjà disputés avec un membre de leur famille à propos de sujets controversés. Et un Américain sur cinq rapporte s’être éloigné d’un membre de sa famille, avoir bloqué un proche sur les réseaux sociaux ou avoir manqué un événement familial à cause de désaccords politiques.
L’étude a révélé que les sujets politiques sont de plus en plus évités lors des réunions familiales comme Noël ou Thanksgiving.
Les progressistes
Les deux progressistes de la famille Winzenried, Hanna et Jason, semblent épuisés, comme s’ils avaient perdu foi en la capacité des débats politiques à provoquer de véritables changements. Ils évoquent un sentiment de peur, une normalisation insidieuse des tendances autoritaires et une société où les lignes rouges se déplacent sans cesse.
«Je le considère comme un fasciste», affirme Jason Winzenried. «C’est un dictateur autocratique en herbe.»
Aborder ce sujet avec ses parents, frères et sœurs ou beaux-frères et belles-sœurs lui semble plus difficile que jamais, car la majorité de la grande famille vote républicain.
Jusqu’ici, Jason pensait que tous dans sa famille voulaient fondamentalement le meilleur pour le pays, et que les seuls désaccords portaient sur la manière d’y arriver. Mais depuis la publication, avant l’élection de Donald Trump, du «Project 2025», il lui est difficile de croire encore à cette hypothèse.
La sœur de Jason, Hanna, vit à Denver, bastion démocrate. Mère de jumeaux, elle tient à vivre dans un environnement diversifié et politiquement en accord avec ses convictions. Lors des discussions familiales, elle se sent souvent comme une «outsider». Consciente qu’elle est en minorité et pour éviter les conflits, elle se retient souvent de s’exprimer sur des sujets politiques. «Je vois que je blesse les sentiments des autres quand je m’exprime librement», regrette-t-elle.
Le mouvement Maga
Katie Winzenried, l’aînée des frères et sœurs, se décrit comme «à droite du centre» et se dit globalement satisfaite de la politique de Donald Trump. «Chaque président fait des choses que l’on apprécie et des choses que l’on n’apprécie pas», affirme-t-elle.
Son mari, Chris, soutient lui aussi Donald Trump et le mouvement Maga («Make America Great Again», slogan de l’administration Trump) même si sa politique lui a coûté 1,5 million de dollars l’an dernier. «Ce qui est bon pour le pays n’est pas forcément bon pour moi», explique-t-il.
Pour Chris, il est clair que ceux qui soutiennent Trump le font par conviction, non pas par haine. Selon lui, c’est une idée difficile à comprendre pour beaucoup en Europe, où se déclarer «far right» (extrême droite) conduit rapidement à être perçu comme «nazi». Il rejette cette image et se montre donc prudent à utiliser ce terme.
Les conservateurs
Les membres conservateurs de la famille ne se considèrent pas comme radicaux. Les parents, Jay et Valerie Winzenried, se voient comme pragmatiques et terre-à-terre, tout comme leur fille du milieu, Kirsten. Ils se disent sceptiques envers l’État, mais pas extrêmes. Pour eux, être conservateur signifie avant tout ordre, responsabilité individuelle et méfiance envers un État trop puissant.
Si Jay Winzenried indique ne pas «aimer» Donald Trump, il le considère comme le moindre mal. «Le problème, c’est qu’on est tous coincés dans cette case: on doit voter pour l’un ou l’autre idiot», explique-t-il.
Manœuvres prudentes
Malgré de profondes différences politiques, la famille Winzenried reste soudée. Les discussions sur Donald Trump ou la politique américaine sont volontairement évitées et les sentiments sont réprimés pour préserver la paix. De petits groupes de discussion, des contournements prudents et la considération mutuelle permettent de maintenir les réunions familiales. Les conversations politiques se déroulent souvent «sur la pointe des pieds», un constant «pas de l’oie» dans un terrain sensible.
La mère, Valerie Winzenried, joue le rôle de «directrice de croisière» lors des réunions familiales: elle veille à ce que l’ambiance et les discussions restent sous contrôle et que les conflits politiques n’éclatent pas. Dans ce panorama fragmenté d’opinions, la cohésion signifie parfois accepter silencieusement les différences plutôt que de les confronter.
Entre fatalisme et espoir
Jason Winzenried est profondément frustré par la situation politique dans son pays et évite depuis l’élection de Donald Trump toute discussion politique en famille. Ce qui l’inquiète, ce n’est pas une décision politique isolée, mais la direction générale: le rythme, la rhétorique, les personnes au pouvoir. «Ce n’est plus ma patrie», dit-il. Les évolutions le font douter de l’Amérique. «Nous glissons progressivement vers une autocratie», affirme Jason, qui affirme penser à l’exil.
Son père Jay, en revanche, croit qu’il faut se battre pour le changement dans son propre pays. «Peut-être que je suis naïf», dit-il, «mais je crois en nos 250 ans d’histoire démocratique». Entre la frustration de Jason et l’optimisme de Jay se reflète la tension profonde de la famille, qui reste malgré tout unie. Jay résume: «La famille est très divisée politiquement. Il y a de la peur, mais aussi la certitude que les liens tiennent.»
L’auteure: la journaliste de la SRF Kathrin Winzenried a filmé une première foisLien externe ses proches dans l’Ouest américain avant l’élection de Donald Trump en 2024. Elle y est retournée pour Noël 2025 afin de documenter comment les positions politiques et les relations familiales ont évolué.
Traduit de l’allemand à l’aide d’un outil d’IA/dbu
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