Les robots vont nous aider à gérer la Covid-19, mais pas de la manière dont nous l’imaginons

Des chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ont développé le système CoWriter, qui permet à des enfants d’améliorer leurs compétences en écriture en montrant à un robot comment écrire des lettres. EPFL


La pandémie a vu un peu partout l’engagement de robots, des hôpitaux aux services de livraison. Mais ces machines sont encore très loin de pouvoir remplacer les humains.

Ce contenu a été publié le 17 juillet 2020 - 10:45

Juste avant qu’éclate la crise du coronavirus, Brad Nelson, professeur de robotique, avait prévu d’installer un système de cathéters robotiques dans l’un des plus grands hôpitaux du monde, en Chine. Peu après, le professeur et son équipe de l’EPF de Zurich ont réalisé que leurs machines, conçues pour protéger les chirurgiens des rayons X pendant les opérations au cerveau, présentaient des avantages inattendus contre le nouveau coronavirus.

«Nous nous sommes aperçus qu’utiliser des systèmes robotiques télécommandés, qui permettent au chirurgien d’accomplir des procédures depuis l’extérieur de la salle d’opération, pouvait aussi empêcher la transmission de la Covid-19», explique Brad Nelson à swissinfo.ch.

Les robots chirurgicaux existent depuis des années, pour effectuer des opérations peu invasives qui permettent aux patients de se remettre plus rapidement. De même, les voitures sont assemblées sur les chaînes de montage par des robots industriels depuis des décennies.

Mais avec la pandémie, les robots pourraient fournir une aide précieuse en accomplissant des tâches essentielles devenues trop risquées pour les humains et en nous soulageant d’autres corvées beaucoup plus banales.

«Il est apparu très tôt que des situations comme la crise du coronavirus sont précisément les cas où nous avons besoin de robotique. Cela nous a permis de nous concentrer encore plus sur le type de robots et de services que nous pouvons fournir» explique Peter Fankhauser, patron de la start-up suisse ANYbotics, à swissinfo.ch.

Comme de nombreuses autres, sa société tente de répondre aux nouveaux besoins en matière d’aide robotique. Le consortium nouvellement créé «Robotics for Infectious Diseases» (robotique pour les maladies infectieuses) a trouvé des rapports sur plus de 150 manières dont les robots sont utilisés dans la pandémie de Covid-19.

Dans différents pays, des robots de désinfection avec des lampes à ultraviolets ont nettoyé des couloirs d’hôpitaux et d’écoles, des robots à quatre pattes ont livré des paquets sur les pas de portes et on a vu des robots-chiens surveiller le respect des distances sociales dans les parcs.

Appliquer ce qui existe

La pandémie est arrivée à un moment où d’énormes progrès ont été accomplis dans le domaine de la robotique, avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA) et de l’apprentissage automatique.

En Suisse, le domaine est en plein essor. Des chercheurs et des start-ups comme Sensars et MyoSwiss développent des robots portables ou prothétiques. Des drones robotiques peuvent accomplir des missions de sauvetage. Des robots éducatifs enseignent la théorie et l’ingénierie informatiques.

Quand la pandémie est arrivée, Dario Floreano, qui dirige le Pôle de recherche national Robotique, a réuni ses collègues pour réfléchir à la manière dont les chercheurs suisses pourraient contribuer à la lutte contre ce fléau mondial.

«Nous pourrions développer de nombreuses solutions technologiques, mais la dernière chose dont les gens ont besoin, c’est d’apprendre à apprivoiser une nouvelle technologie», estime le professeur. «Ce dont nous avons besoin, c’est de trouver comment appliquer celles que nous avons. Ce n’était pas le moment d’envoyer des prototypes expérimentaux sur le terrain».

Zones de danger

Les robots à quatre pattes d’ANYbotics ont été engagés pour des inspections de routine et pour résoudre des problèmes de maintenance dans des industries comme les forages en mer et à terre, la chimie ou la construction.

Depuis l’arrivée de la pandémie, l’entreprise reçoit des demandes pour ses machines afin de leur faire désinfecter des espaces dans des bâtiments publics comme des écoles ou des hôpitaux, qui ont des cages d’escalier.

Des tâches qui étaient normalement sans risques sont maintenant devenues dangereuses pour la santé. Les robots autonomes conçus pour ces endroits sont donc plus fiables et plus rentables.

«Les inspections de routine dans des environnements industriels continuent à être notre priorité, mais il n’y a pas de limites en matière d’applications», dit Peter Fankhauser. Son entreprise travaille aussi sur l’utilisation des robots pour les services de livraison de colis, depuis les entrepôts au domicile des clients dans les zones difficiles d’accès.

La demande pour de tels services a été stimulée parallèlement au télétravail et à la téléprésence pendant la pandémie. Mais l’impulsion initiale pour créer des fonctions de téléopérations était venue bien plus tôt, de la nécessité de maintenir les chirurgiens en sécurité et hors des zones de guerre. Ceci a finalement conduit à la création du système chirurgical Da Vinci, qui est utilisé dans plus de 60 pays.

Il y a une dizaine d’années, on a tenté de mettre au point des robots de téléprésence dont le rôle était essentiellement de rester près des patients pour les surveiller et leur permettre de parler à leurs familles. Mais l’idée n’avait pas vraiment décollé avant l’arrivée de la Covid-19, explique Brad Nelson.

Tout a changé avec la pandémie. En Italie, on a vu des robots nommés Tommy faire la ronde avec les infirmières pour aider à prendre la tension artérielle des patients et contrôler les niveaux d’oxygène.

Les robots à quatre pattes d’ANYbotics ont été engagés pour des inspections dans des endroits trop dangereux pour les humains. Anybotics Ag

Questions de temps

Malgré le potentiel, les experts avertissent que développer des robots dans l’unique but de lutter contre la pandémie constituerait la mauvaise approche. L’industrie robotique l’a appris durant l’épidémie d’Ebola, quand le gouvernement américain et la Fondation nationale des sciences ont discuté de la manière dont des robots pourraient aider à stopper la propagation de la maladie.

«Au fur et à mesure que l’épidémie s’atténuait, les idées devenaient moins intéressantes et ne rencontraient plus d’écho», se souvient Brad Nelson. Mais la Covid-19 est un cas différent, car elle a bien plus restreint les activités quotidiennes, ouvrant la porte aux robots.

Un autre défi est de trouver des investisseurs autres que les gouvernements. Le ralentissement économique a déjà compliqué les financements pour les start-ups actives dans la robotique. Les investisseurs se concentrent plutôt sur le maintien à flot des entreprises existantes.

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’équipe de Sylvain Calinon, à l’institut de recherche Idiap à Martigny, met l’accent sur la flexibilité, tant dans la programmation que dans le champ d’utilisation de ses robots. «Nous ne voulons pas concentrer tous nos efforts sur une application spécifique. Peut-être que demain, il y aura un autre problème, et ce sera quelque chose de complètement différent».

Le défi, explique Sylvain Calinon, c’est qu’il y a un besoin immédiat et général. «Quand quelque chose en est au stade du projet de recherche, il est généralement assez compliqué de l’engager sur le terrain dans la semaine ou dans le mois».

Il a fallu une quinzaine d’années pour que les aspirateurs robots Roomba arrivent sur le marché. Les délais pour le développement ont depuis été ramenés à cinq ou sept ans dans la plupart des cas, mais les robots ont toujours besoin de longues périodes de tests et de contrôles de sécurité avant d’être prêts à l’usage, surtout quand ils doivent interagir avec des humains.

Plus peut-être que tout autre domaine, la robotique a dû lutter contre les images de machines qui échappent à tout contrôle. Un seul dysfonctionnement dans un hôpital ou dans une école pourrait avoir des conséquences durables sur la manière dont les gens acceptent les robots.

«Pour les start-ups, les accidents peuvent être désastreux d’un point de vue commercial, avertit Dario Floreano. Elles commencent tout juste à développer leurs activités et il leur serait très difficile d’absorber le coup».

L’épreuve de la réalité

L’industrie de la robotique doit aussi faire face aux craintes de tuer des emplois, à l’heure où le chômage grimpe en flèche dans de nombreux pays, dont la Suisse.

Mais les experts ne craignent pas de voir les robots mettre encore plus de gens au chômage. Peter Fankhauser raconte qu’on lui demande souvent quand on verra des robots dans la rue ou servir de la nourriture. Mais il ne voit pas la robotique évoluer dans ce sens de sitôt.

«Je pense que l’on va bien plus avoir un jour dix robots dans les égouts de Zurich au lieu d’y envoyer des gens. Les robots vont rester le plus souvent hors de notre vue».

Il admet aussi que les Suisses seraient plus réticents à côtoyer des robots au quotidien que les Japonais, par exemple. Il décrirait plutôt les robots comme des outils intelligents et veut rester transparent sur ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire. Car rien ne remplacera jamais le contact humain.

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