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«Chers pendulaires, chers… frontaliers»

Les travailleurs frontaliers sont une nouvelle fois au cœur des enjeux électoraux à Genève, où les citoyens sont appelés à renouveler leurs autorités cantonales dans moins d’un mois. Le journaliste Jean-François Mabut leur adresse une lettre ouverte.

Ce contenu a été publié le 19 mars 2018 - 13:08
Jean-François Mabut, journaliste à la Tribune de Genève

Dans toutes les villes du monde, vous allez et venez matin et soir dans le bruit, la poussière, les gaz d’échappement, le stress, la promiscuité des transports publics, sacrifiant des minutes précieuses, parfois des heures, que vous enlevez à votre vie familiale. La ville centre qui vous emploie tire de votre labeur une bonne part de sa prospérité.

«Nulle part ailleurs, il ne viendrait à l’idée de créer un parti politique qui ferait son beurre de la lutte contre les travailleurs pendulaires»

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Vous êtes pendulaires, navetteurs, commuters, Pendler, banor i periferisë, viajantes habituales, abbonati… À Genève, vous êtes majoritairement des frontaliers. Parce que vous habitez de l’autre côté d’une frontière fabriquée de toutes pièces il y a deux cents ans, vous voilà stigmatisés, vilipendés par voie d’affiche et feu de bouche (cf. l’actuel échange, par l’intermédiaire de leurs blogs, allumé par le maire de Saint-Julien et alimenté par le conseiller d’État MCG)

Vos plaques européennes vous dénoncent. Vous êtes accusés de favoriser la sous-enchère salariale. Vous êtes souvent plus prompts à vous vendre, vous parlez d’abondance, quand les Suisses sont, dit-on, plus taiseux. Vous êtes plus rodés au combat syndical quand ici les us et coutumes parient davantage sur le partenariat social, la paix du travail.

Quand il arrive que vous soyez plus nombreux que les Suisses dans un atelier, dans un bureau, vous pouvez à votre insu être un facteur de malaise car vos discussions renvoient forcément à votre vécu hexagonal, ce qui peut frustrer vos collègues suisses du débat citoyen qui les concerne et qui leur fait croire, parfois, soudain, qu’ils sont étrangers dans leur propre pays.

Ce n’est évidemment pas de votre faute si, à Genève, près d’un travailleur sur trois n’habite pas dans le canton.

Nulle part ailleurs, ni à Zurich, ni à Milan, ni à Lyon ou Paris, il ne viendrait à l’idée de créer un parti politique qui ferait son beurre de la lutte contre les travailleurs pendulaires, contributeurs comme les autres de la prospérité commune.

À Genève, trois de ces partis, dont l’un est le deuxième mouvement politique en nombre de députés au parlement du canton, sont désormais en lice pour les élections quinquennales du 15 avril.

Au vieux fond xénophobe qui partout et de tout temps a fracturé le vivre-ensemble s’ajoute ici, dans cette presqu’île suisse en terre française, la peur du frontalier.

Ailleurs en Europe, ce sont les travailleurs détachés, ceux qui vivent dans des garnis, des pensions ou des baraques, quelques semaines, quelques mois, le temps d’un chantier, d’un projet – bref les plombiers polonais, les financiers de haut vol – et aussi les migrants non européens – trop généreusement accueillis, dit-on – qui font problème. Ils ont motivé le vote contre la libre circulation des travailleurs, le 9 février 2014, et le Brexit, le 23 juin 2016. Pas les frontaliers.

Nous risquons de vivre trois mois dans une ambiance délétère, bien éloignée de l’esprit de Genève, où les populistes vont traiter au vitriol nos chers voisins qui ne sont là que parce que Genève est prospère, que le canton n’a pas su et/ou n’a pas voulu loger une part plus importante de ses travailleurs et que la France peine toujours à convaincre les entreprises de créer des emplois sur son sol.

Nous allons tous être victimes d’un débat excessif, faute d’avoir le courage de dire et de répéter que tous les travailleurs sont égaux. Décidément il paraît bien loin le temps de l’Internationale et de l’amitié entre les peuples.

Cet article est paru pour la première fois le 21 février 2018 dans la Tribune de Genève.

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