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Les valeurs américaines guideront un Canada divisé

Les conservateurs du Premier ministre Harper ont obtenu une victoire incontestable lors des législatives du début de semaine. Keystone

Un Canada gouverné très à droite, un Québec qui se retrouve plutôt dans le parti de l’opposition officielle, les résultats des élections législatives canadiennes suscitent l’inquiétude de la double nationale Laure Waridel, sociologue et militante au Québec, doctorante à Genève.

Avec 167 sièges à la Chambre des communes sur 308, le Parti conservateur du Canada sort renforcé puisque majoritaire des élections législatives canadiennes du 2 mai. Mais les surprises ne se sont pas arrêtées là…

swissinfo.ch: Parleriez-vous de séisme politique après ces élections?

Laure Waridel: Séisme politique, c’est peut-être un peu fort. De manière globale, le parti au pouvoir, qui était minoritaire, est dorénavant majoritaire [au parlement canadien]. On garde donc le même gouvernement.

A l’extérieur du parti conservateur, par contre, ce qui s’est passé est extrêmement troublant. On a un parti qui avait de nombreux sièges au Québec, le Bloc québécois, pratiquement rayé de la carte.

Le Parti libéral, qui a longtemps formé le gouvernement, se trouve lui aussi très minoritaire. On a enfin une opposition officielle beaucoup plus à gauche assurée par le Nouveau parti démocratique (NPD). Le Canada enregistre un bouleversement de la carte politique, qui soulève beaucoup de questions.

swissinfo.ch: Sur les résultats d’abord, comment les expliquez-vous?

L.W.: La division est claire. On se trouve avec un parti majoritaire très à droite et, dans l’opposition officielle, le parti qui est sans doute le plus à gauche parmi les partis «reconnus».

C’est comme s’il y avait une polarisation, une division, un fossé qui se creusait entre deux manières de voir le Canada. On a d’une part l’Ouest canadien, là où les assises du Parti conservateur sont les plus fortes – une région du Canada où le développement pétrolier est extrêmement important, une vision du développement très axée vers la croissance économique de courte vue.

Et, de l’autre côté, un parti de l’opposition qui défend des valeurs sociale-démocrates, un idéal de solidarité, un respect de l’environnement. La reformulation, si l’on veut, de politiques publiques qui mettent en avant le développement humain dans le respect de l’environnement.

Le Québec a appuyé le NPD, jusqu’alors très marginal dans la province, plutôt dominé par le Bloc québécois et le Parti libéral dans certains comtés. On observe donc une transformation de la carte électorale impressionnante et tout à fait inattendue. Ce qui est en train de se passer au Canada est donc vraiment particulier. Et aux yeux de beaucoup de gens, notamment au Québec, c’est extrêmement inquiétant. (ECOUTER AUDIOS: De grosses inquiétudes)

swissinfo.ch: Pourquoi est-ce si inquiétant?

L.W.: En raison de la montée de la droite et de valeurs qui ne sont pas traditionnellement portées par les Canadiens. Des valeurs beaucoup plus américaines. Il y a énormément de parallèles entre les politiques de Stephen Harper et celles de George W Bush au moment où il était au pouvoir.

Bien que minoritaire, le Parti conservateur est parvenu à casser des institutions existantes depuis des décennies: organes gouvernementaux pour la protection des minorités, programmes pour la protection de l’environnement, pour l’équité sociale. Maintenant que le parti est majoritaire, que va-t-il faire dans les prochaines quatre années? Les choses risquent d’empirer.

swissinfo.ch: Les Francophones pourraient-ils faire les frais de cette nouvelle configuration politique?

L.W.: Le Québec porte des valeurs très éloignées des valeurs conservatrices. La carte électorale le démontre bien. Les nombreux sièges obtenus par les Néo-démocrates au Québec et leur position d’opposition officielle risque de faire en sorte que les préoccupations des Québécois soient portées par l’opposition et très peu par le gouvernement. Les arts, la culture, l’environnement, les politiques sociales, chers au Québec, ne sont pas des priorités du gouvernement Harper, bien au contraire.

swissinfo.ch: Comment expliquez-vous la défaite du Bloc québécois?

 

Les Québécois ont voulu voter pour un parti pouvant obtenir une majorité au parlement canadien. Or, le Bloc québécois, uniquement représenté au Québec, ne pourra jamais se retrouver au pouvoir à Ottawa. Bien que le Bloc portait des valeurs importantes pour les Québécois, cette situation dérangeait de plus en plus de monde depuis quelques années. Or, les gens sentaient vraiment le besoin de s’opposer au gouvernement Harper.

Sur les blogs et les sites internet des organisations moindrement progressistes, le premier mot d’ordre était d’éviter une majorité pour Harper. Il restait donc les Libéraux versus le NPD. Le scandale des commandites il y a quelques années et un problème de leadership a entravé le Parti libéral, qui devra se réinventer.

swissinfo.ch: Cette défaite du Bloc québécois signifie-t-elle la mort du mouvement souverainiste, la fin des velléités d’indépendance au Québec?

L.W.: Je n’irais pas jusque là. Beaucoup de gens ont encore le Québec planté dans le cœur. Je pense que tout le monde l’a, souverainiste ou pas. Il y a une envie de protéger le Québec pour ce qu’il est. De protéger sa langue, ses institutions, sa manière de voir le monde et de l’aborder.

En même temps, dans le contexte actuel, la souveraineté n’est pas vue comme la priorité, loin de là. Les gens défendent d’autres causes. Ils sont inquiets face à l’augmentation des inégalités sociales, visibles partout dans le monde mais au Québec aussi, malgré nos politiques publiques qui cherchent à s’y opposer.

Les gens pensent au système de santé, qui est en crise au Québec. Ils pensent aussi à des risques environnementaux – l’automne dernier, un débat autour des gaz de schistes a pris beaucoup de place dans l’actualité. Le vote des Québécois reflète aussi cette préoccupation environnementale, étant entendu que le NPD avait une plateforme très intéressante à ce niveau-là et que le parti vert reste très marginal et qu’il n’avait quasiment aucune chance de se retrouver dans l’opposition officielle.

Au Québec, le mouvement souverainiste est encore vivant, mais il change de forme. Les gens réfléchissent à d’autres moyens de protéger la culture et la particularité québécoise, sans nécessairement se lancer dans de nouvelles démarches pour un référendum, qui n’est pas du tout d’actualité en ce moment.

61,4% des 24 millions d’électeurs canadiens inscrits ont participé lundi à la 41e élection générale.

Le Parti conservateur canadien de Stephen Harper a obtenu 167 des 308 sièges à la Chambre des Communes. Soit 40% des suffrages, bien plus que ne prédisaient les derniers sondages.

Le Nouveau parti démocratique (NPD) est devenu le deuxième parti du pays en remportant 102 circonscriptions, soit presque le triple des 36 sièges occupés dans la Chambre sortante.

Le Parti libéral n’a récolté que 34 sièges, soit la pire défaite de son histoire. Leur chef, Michael Ignatieff, qui a perdu son propre siège, a quitté la tête du parti.

Avec seulement quatre sièges contre 47 occupés dans le Parlement sortant, le Bloc québécois a sombré. Son chef Gilles Duceppe, battu dans sa circonscription de Montréal, a démissionné.

Le Canada est une monarchie constitutionnelle dotée d’un régime parlementaire fédéral, avec une Chambre des communes élue par le peuple et un Sénat dont les membres sont choisis par le Premier ministre.

Née en 1973 dans un petit village du canton de Vaud où elle habite actuellement avec sa famille, Laure Waridel a émigré au Canada avec ses parents agriculteurs à l’âge de deux ans.

Sociologue spécialisée en environnement et en développement international, cette double nationale connue au Québec est une pionnière du développement durable dans la province, auteure de plusieurs ouvrages, active dans les médias, co-fondatrice de l’organisation écologiste Equiterre.

Laure Waridel a reçu plusieurs prix canadiens et francophone saluant ses engagements. Elle planche actuellement sur un doctorat en anthropologie et sociologie du développement à IHEID de Genève.

Depuis le début de la colonisation au XVIIe siècle, le Canada est une terre d’immigration pour les Suisses.

En 2010, la communauté suisse établie au Canada comptait 39’186 personnes. Et 6000 ressortissants canadiens résidaient en Suisse.

Le Canada est le deuxième partenaire commercial de la Suisse sur le continent américain.

Les grandes entreprises suisses au Canada emploient plus de 30’000 sur place et la Suisse fait partie des cinq principaux pays d’origine des investissements directs étrangers au Canada.

Les relations politiques entre les deux pays sont qualifiées d’amicales par les Affaires étrangères suisses. La Suisse collabore avec le Canada pour la promotion de la paix et du droit international humanitaire et les deux pays sont membres du Forum des fédérations et de l’Organisation internationale de la francophonie.

SOURCE: DFAE

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