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Le pari hasardeux de multimillionnaires opposés à l’UE

L'entrepreneur et gestionnaire d'actifs richissime Richard Tice (à gauche) a fait campagne pour que la Grande-Bretagne quitte l'UE. Il est photographié avec Nigel Farage et Ann Widdecombe du parti du Brexit lors d'une réunion au Parlement européen en 2019. Keystone / Patrick Seeger

Qu’ont en commun Brexiters et adversaires suisses de l’Union européenne? Dans leurs rangs figurent de riches entrepreneurs et des gérants de fortunes, unis autour d'un pari incertain. Un constat aussi surprenant qu’explicable.

Ce contenu a été publié le 13 avril 2021 - 15:05

«Souveraineté ou prospérité». C’est, aux dires sans cesse réitérés du gouvernement, de politiciens et représentants des médias, le dilemme auquel fait face la Suisse en matière de rapprochement avec l’UE. Autrement dit, la Confédération devrait renoncer à une partie de sa souveraineté pour maintenir son aisance économique, les entreprises dépendant du libre accès à la zone économique européenne.

Ce narratif est désormais ancré dans l’esprit des Suisses. Il peut donc apparaître surprenant que des entrepreneurs, banquiers et gérants de fortune s’unissent contre l’accord-cadre (accord institutionnel). N’a-t-on pas répété à l’envi que l’économie bénéficierait d’une intégration à l’UE?

Ce front du refus rappelle la situation outre-Manche. En fers de lance du combat pour le Brexit, on trouvait des entrepreneurs et des investisseurs comme Richard Tice, Paul Marshall ou James Dyson. La question se pose donc: pourquoi, tant en Suisse qu’en Grande-Bretagne, les cerveaux à l’origine de la campagne anti-UE sont-ils à ce point liés au secteur financier?

«Ce petit groupe d’entrepreneurs rêve d’une économie dérégulée semblable à celle de Singapour», explique Janos Ammann, un analyste politique qui publie depuis Bruxelles le blog européen Hauptstadt-Bericht. Pour lui, une participation accrue de la Suisse aux institutions, réglementations et processus européens irait à l’encontre des intérêts de la haute finance. «Dans le cadre de l’UE, les États peuvent prendre des décisions beaucoup plus efficaces contre les intérêts du capital, étant unis plutôt qu’en concurrence les uns avec les autres.» Il n’est donc pas étonnant qu’un certain nombre d’entrepreneurs regrettent cette concurrence entre États eu égard à leur capital financier.

Un secteur financier divisé

Mais la précision a son importance: on ne parle ici que d’un petit groupe d’acteurs financiers. «Les grandes banques comme UBS ou Credit Suisse se sont accommodées de la régulation», constate Julie Cantalou, politologue et présidente du glp Lab, un groupe de réflexion du Parti vert’libéral. En clair, le secteur financier est divisé.

L’Association suisse des banquiers par exemple soutient l’accord institutionnel. Comme nous l’a indiqué une porte-parole, l’association part du principe qu’une relation renforcée avec l’UE améliorerait l’accès au marché pour les banques.

Les dynasties de banquiers sont divisés sur la question européenne: l'ancien président de l'Association des banquiers Pierre Mirabaud (photo de droite) est impliqué dans Kompass/Europe, tandis que son neveu, Yves Mirabaud, se bat dans le camp opposé avec Progresuisse. Sur la photo, Pierre Mirabaud pose en 2009 avec Hans-Rudolf Merz, alors ministre des Finances. Keystone / Martial Trezzini

Qui plus est, un échec (devenu envisageable) de l’accord-cadre ferait d’un accord sur les services financiers avec l’UE une perspective lointaine. Un tel traité aurait pourtant son importance pour permettre aux banques d’attirer des clients étrangers et d’offrir des crédits en tant que banque d’investissement. S’ajoute à cela la menace de nouvelles piques de la part de l’UE après le retrait de l’équivalence boursière en 2019 – avec pour résultat de restreindre le négoce de titres étrangers en Suisse.

Royaume-Uni et Suisse se rapprochent

Suisse et Royaume-Uni ont beau être rivaux dans la compétition entre places financières, les deux pays se sont rapprochés à la suite du Brexit. Le gouvernement britannique reconnaît l’équivalence de la régulation boursière suisse depuis le 3 février de cette année alors que l’UE a refusé en 2019 son renouvellement en protestation contre les manœuvres dilatoires de Berne sur l’accord-cadre. Un accord bilatéral sur les services financiers entre la Suisse et la Grande-Bretagne paraît même réaliste alors que l’UE s’y montre réticente.

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«Les grands acteurs peuvent sans peine ouvrir un bureau additionnel à Amsterdam ou sur une autre place financière européenne, ils ne sont pas fondamentalement dépendants de ces accords», explique Julie Cantalou. Les choses sont plus compliquées pour les petites banques privées ou les gérants de fortune. Ce qui explique que le secteur financier est tout sauf uni.

Tout dépend de la branche

Julie Cantalou voit un parallèle entre la campagne du Brexit au Royaume-Uni et les prises de bec autour de l’accord-cadre en Suisse: ici comme là-bas, les entreprises y vont de leur pesée d’intérêt. «Elles se demandent où serait leur avantage à dix ans, l’intégration ou l’isolement?» La réponse n’est pas la même d’une entreprise à l’autre et d’une branche à l’autre.

Selon Julie Cantalou, le résultat de cette évaluation dépend aussi de l’ampleur variable selon les branches de la réglementation européenne. «Dans le secteur financier, il faut s’attendre à davantage de régulation à l’avenir, notamment du fait de la crise financière.»

En définitive, Janos Ammann et Julie Cantalou s’accordent sur la question considérée comme cruciale du point de vue des entreprises: «Est-ce que je m’en sors mieux dans un marché faiblement régulé, sachant que je peux vendre moins cher que les entreprises de l’UE ou est-ce que je préfère accéder à un marché plus régulé, mais aussi plus vaste?»

Vu la diversité de l’économie suisse, une réponse univoque n’est pas possible. Mais une chose est certaine: «Les lacunes réglementaires ont tout leur intérêt pour le secteur financier», note Julie Cantalou.

Pourquoi pas un «Singapour alpin»?

Alors pourquoi ne pas suivre l’exemple de Singapour? La cité-État impose peu et ne règlemente pas plus, elle attire des capitaux de la planète entière et affiche une compétitivité de rang mondial.

Avant le vote britannique, les Brexiters avaient rêvé d’un «Singapour sur la Tamise». Soit des réglementations moins strictes pour mieux positionner Londres en tant que centre financier global et faire un pied de nez à une UE plus fortement réglementée.

À propos de la Suisse, Janos Ammann balaie cette hypothèse. «L’exemple du Royaume-Uni montre que ce pari ne fonctionne pas. Les Britanniques ont sous-estimé la cohésion et donc le pouvoir de négociation de l’UE. Malgré le Brexit, ils doivent reprendre de nombreux standards européens.» En raison de sa taille, il serait même plus aisé selon lui pour les Européens de faire pression sur la Suisse. L’UE en effet tolérerait difficilement un «Singapour alpin» à ses portes.

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