Argentine: la Suisse déclenche une tempête politique
En demandant une entraide judiciaire à l’Argentine pour une affaire de blanchiment d’argent, la Suisse a failli bloquer tout le pays. Soupçonné, Hugo Moyano, leader de la puissante Confédération Générale du Travail, avait appelé à la grève générale avant d’y renoncer.
Lorsqu’elle envoie une demande d’entraide judiciaire à l’Argentine, la procureure fédérale Antonella Bino ne se doute certainement pas de la tempête politique et médiatique qu’elle va soulever sur les bords du Rio de la Plata.
En effet, la demande d’information sur des liens présumés de Hugo Moyano, ex-camionneur devenu dirigeant de la Confédération Générale du Travail (CGT), avec une société argentine de collecte de déchets, Covelia, soupçonnée de blanchiment d’argent, a fait éclater au grand jour les dissensions entre la présidente Cristina Kirchner et son principal allié.
Manque de rigueur?
Très fâché par la diffusion du texte envoyé par la Suisse, Hugo Moyano a immédiatement convoqué une conférence de presse retransmise en direct dans tout le pays.
«Tout est faux, je n’ai absolument rien à voir avec cette société», a déclaré le syndicaliste. «D’ailleurs, la demande suisse est très approximative, ce qui est plutôt curieux», a-t- il encore ajouté.
En effet, selon un juge argentin, cette demande d’entraide pêche par son manque de rigueur. Les noms propres sont mal orthographiés et les soupçons se basent sur des articles de presse qui n’ont pas été annexés. Le parquet suisse a d’ailleurs rapidement corrigé le tir en précisant par la voix de son porte-parole qu’il avait bien ouvert une enquête visant les dirigeants de Covelia, mais contre X et non pas nommément contre Hugo Moyano.
De plus, la demande de la Suisse est datée du 9 février alors qu’elle n’est arrivée traduite que le 9 mars sur le bureau de la chancellerie. Alors pourquoi un tel retard ? Des questions semant le doute chez certains médias, qui n’hésitent pas à évoquer une manipulation orchestrée par le gouvernement pour se débarrasser d’un allié devenu embarrassant.
A sept mois de l’élection présidentielle
Un doute devenu une évidence pour le bouillonnant camionneur, qui a déclaré la guerre au gouvernement en le menaçant d’une grève générale s’il donnait suite à la demande helvétique. La présidente Cristina Kirchner a pris la menace très au sérieux, et a délégué ses plus fins négociateurs pour tenter de calmer celui qui était considéré jusqu’à ce jour comme son principal allié.
Mission réussie: la menace de grève est levée, mais la crise laissera assurément des traces indélébiles. L’alliance gouvernement-syndicat a dorénavant du plomb dans l’aile, la présidente ayant fort peu apprécié les menaces du syndicaliste. En utilisant les travailleurs pour défendre une position personnelle, Hugo Moyano a donné un excellent prétexte à Cristina Kirchner pour prendre ses distances avec la puissante CGT. En exigeant que l’un des siens soit désigné candidat à la vice-présidence en compagnie de Cristina Kirchner pour les prochaines élections présidentielles, Hugo Moyano commençait effectivement à devenir encombrant.
Encombrant mais très puissant, car une fois la menace de grève dissipée, le bras droit de la présidente s’est montré plutôt conciliant envers celui qui a fait vaciller le pouvoir.
Prise du pouvoir par le syndicat
«En annulant la grève prévue, Hugo Moyano a été à la hauteur des événements», a déclaré le chef de cabinet Annibal Fernandez. Et d’ajouter: «La demande suisse est une horreur, qui n’a fait que renforcer l’acharnement médiatique dont il est victime». Autre ministre, mais même diatribe contre la presse: «Il existe en ce moment une campagne de dénigrement systématique envers les dirigeants syndicaux, et principalement contre les alliés du gouvernement», a dénoncé le ministre de l’Intérieur Florencio Randazzo.
Hugo Moyano a certainement fait une erreur en menaçant ouvertement la présidente, la plupart des Argentins ayant fort peu apprécié son chantage et ses propos belliqueux. Si pour le moment la présidente sort gagnante du bras de fer qui est dorénavant engagé, rien n’indique que cet avantage puisse être de longue durée.
En effet, l’unité d’information financière vient de donner suite à la demande suisse, tout en réclamant davantage de précisions. Si les soupçons qui pèsent sur le camionneur se confirment, alors personne ne sait jusqu’où ce dernier pourrait mener ses troupes.
Hugo Moyano l’a martelé pendant la conférence de presse lors de laquelle il a annoncé la suspension de la grève: «Le but de notre lutte syndicale n’est pas d’obtenir une couverture sociale ou des hôtels pour les vacances. Non, notre objectif à nous les travailleurs, c’est de prendre le pouvoir».
Cristina Kirchner et tous les autres candidats à l’élection présidentielle d’octobre sont prévenus.
Péroniste. Né en 1944, père de sept enfants, Hugo Moyano est le dirigeant de la Confédération Générale des travailleurs et le président du parti péroniste de la province de Buenos Aires.
Camionneurs. Engagé dans une entreprise de transport, il adhère au syndicat des camionneurs de Mar del Plata à l’âge de 18 ans, dont il deviendra le secrétaire générale en 1972.
Dictature. Soupçonné d’appartenir à des groupes anti-communistes pendant la dictature, il sera nommé président du parti péroniste de Mar del Plata juste après le retour à la démocratie en 1983.
Moitié. En 1997, il est élu secrétaire générale du syndicat des camionneurs du Mercosur, puis en 2004 est nommé secrétaire général de la CGT, le plus puissant syndicat de l’Argentine, qui compte plus de la moitié des travailleurs syndiqués du pays, soit huit millions d’adhérents sur un total de 16 millions de personnes actives en Argentine.
Allié politique. Hugo Moyano était un allié indéfectible de l’ex-président Nestor Kirchner. La mort de ce dernier a donné des idées de pouvoir à l’ancien camionneur et depuis, ses relations avec la présidente Cristina Kirchner ne cessent de se détériorer.
Juteux contrats. Depuis que Hugo Moyano a nommé à la tête de Covelia son ex-chauffeur, l’entreprise alors moribonde décroche de juteux contrats publics de transports et son directeur est devenu riche.
La justice suisse a bloqué 1,8 million de dollars sur un compte d’une banque de Genève en attendant les explications de Buenos Aires.
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