Colombie: un négociateur suisse dans la ligne de mire

Après une invisibilité quasi totale, Jean-Pierre Gontard se retrouve à découvert sur le devant de la scène médiatique et politique pascal frautschi

Le ministre de la défense colombien a accusé le négociateur suisse Jean-Pierre Gontard d'avoir remis de l'argent à un groupe de rebelles d'extrême gauche pour faire libérer deux otages en 2001.

Ce contenu a été publié le 08 juillet 2008 - 17:57

Les accusations colombiennes ont aussitôt été contrecarrées par des critiques affirmant qu'il s'agissait là de pressions délibérées sur la Suisse pour saborder toute tentative de solution négociée avec les Forces armées révolutionnaires (FARC) de Colombie.

Cet échange de propos pour le moins vifs est survenu après la spectaculaire action de libération des otages menée le 2 juillet.

La Suisse s'engage, aux côtés de l'Espagne et de la France, depuis des années pour faire libérer les otages en Colombie. Les critiques contre l'émissaire helvétique ont été émises après que des doutes avaient commencé à circuler dans des médias suisses sur la version officielle de la libération d'Ingrid Betancourt et de 14 autres otages.

«Jean-Pierre Gontard devrait expliquer pourquoi il apparaît dans les emails de Raul Reyes comme le porteur de 500'000 dollars (516'125 francs suisses), confisqués aux FARC au Costa Rica», a déclaré le ministre colombien de la défense Juan Manuel Santos. Il s'exprimait dans l'édition dominicale du journal colombien «El Tiempo».

Le ministre faisait allusion à des documents trouvés sur l'ordinateur de l'ancien numéro 2 des FARC, tué le 1er mars dernier en Equateur. «Je n'ai pas à commenter ces déclarations», a déclaré Jean-Pierre Gontard au quotidien suisse «Le Temps», ajoutant ne pas s'inquiéter du tout de cette polémique.

Reproches rejetés

Après l'interview colombienne, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a publié dimanche une brève déclaration rappelant la mission de «facilitateur» accomplie par Jean-Pierre Gontard pour libérer deux employés de Novartis enlevés par les FARC en 2000.

«Monsieur Gontard a accompagné l'ambassadeur du Mexique pour rencontrer le chef des FARC et demandé la libération de ces deux personnes préalablement à tout paiement éventuel», a déclaré un porte-parole, cité par l'Agence télégraphique suisse (ATS). Les deux otages ont été libérés en 2001 en présence d'un officier supérieur de la police colombienne, a-t-il précisé.

Selon le DFAE, un paiement est intervenu en lien avec cette libération mais Jean-Pierre Gontard n'a pas servi d'intermédiaire pour ledit paiement.

Une version confirmée par Daniel Vasella, le patron de Novartis. «Monsieur Gontard a servi d'intermédiaire diplomatique pour assurer la libération des otages, a-t-il déclaré sur les ondes de la radio suisse romande. A ma connaissance, il ne transportait aucune somme d'argent avec lui.»

Stratégie «délibérée»

Analyste politique et directeur de l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, Daniel Pécaut estime que les propos à l'encontre de l'émissaire suisse relèvent d'une stratégie «délibérée».

«Cela pourrait être une manière de se moquer de ceux-là même qui ont déployé de très gros efforts, pendant des années, pour obtenir un échange humanitaire», a déclaré Daniel Pécaut sur les ondes suisses lundi.

«Attaquer ceux qui ont servi d'intermédiaires est une manière de freiner ceux qui pourraient vouloir continuer le travail d'intercession avec les FARC.» Les observateurs rappellent aussi que la Colombie a souvent montré de l'irritation face aux contacts de médiation franco-hispano-suisses avec les FARC.

L'ambassadeure de Colombie en Suisse Claudia Jimenez le soulignait une nouvelle fois la semaine dernière: pour son gouvernement, il n'est pas facile d'accepter «la même approche impartiale face à un groupe terroriste que face à un gouvernement légitimement élu.»

Précision: Jean-Pierre Gontard était encore récemment en Colombie avec l'ancien consul de France Noël Saez. Les deux hommes tentaient de reprendre contact avec les rebelles.

Pas d'incidence

Pour le facilitateur suisse, qui dit avoir appris la libération d'Ingrid Betancourt au moment où il quittait le pays, cette libération ne devrait pas entraver les futurs efforts de médiation européenne. «Je ne le pense pas mais je ne peux pas le garantir», a-t-il indiqué à la télévision suisse romande.

«J'imagine que les FARC sont en train de revoir leur stratégie, car le coup infligé par le gouvernement est rude.» L'émissaire s'est dit prêt à se concentrer sur la libération des 24 otages politiques restant.

Lundi, le DFAE a lui aussi indiqué qu'il entendait poursuivre son travail de facilitateur en Colombie, «avec la discrétion nécessaire». Le Département a aussi confirmé sa appui à Jean-Pierre Gontard dans son rôle de négociateur. «Son mandat est accepté par tous», a déclaré un porte-parole du DFAE à l'ATS.

De son côté, Ingrid Betancourt a remercié la Suisse lundi pour ses efforts de médiation. Elle a dit ne pas croire à un possible lien de proximité entre Jean-Pierre Gontard et les rebelles.

Ces critiques sont «une tentative honteuse de gêner son travail», selon la célèbre ex-otage.

Opération digne d'un film

La version officielle de l'opération de libération des otages – selon un scénario digne d'un film hollywoodien, avec agents infiltrés et faux hélicoptères – a été mise en doute par une source qualifié de fiable et de proche des événements par la Radio suisse romande.

Selon cette source, les preneurs d'otages auraient reçu 20 millions de dollars pour relâcher leurs prisonniers. Washington, Paris et Bogota ont fermement rejeté ces allégations.

swissinfo, Simon Bradley
(Traduction et adaptation de l'anglais: Ariane Gigon)

En bref

La Colombie est l'un des pays prioritaires de la Suisse en ce qui concerne les efforts de paix et d'amélioration des droits humains.

La Suisse y consacre un budget annuel de 2 millions de francs. S'y ajoutent 4 millions de francs pour l'aide humanitaire.

Depuis 2002, la Suisse participe à un mécanisme de «facilitation» pour instaurer un dialogue entre les FARC et le gouvernement colombien. La France et l'Espagne sont les deux autres Etats participant à cette médiation.

En outre, depuis fin 2005, la Suisse, la Norvège et l'Espagne ont pris part à des discussions de paix entre le gouvernement colombien et l'autre force armée de la guérilla, l'armée de libération nationale (ELN).

Des discussions sont en cours en vue d'établir des mécanismes de reconnaissance adéquate des crimes et des victimes.

Plusieurs ONG suisses sont en outre actives en Colombie pour renforcer les initiatives de la société civile en faveur de la paix.

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Les FARC

De nombreux Colombiens estiment aujourd'hui que la fin des Forces révolutionnaires armées (FARC) est proche. Les rebelles luttent depuis quarante ans.

De lourdes pertes au combat et un important mouvement de désertion ont causé un diminution de moitié du nombre de membres des FARC, qui comptent aujourd'hui 9000 personnes.

Les USA ont participé à cette affaiblissement en injectant des milliards de dollars dans l'aide économique et militaire à la Colombie.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le président Alvaro Uribe a adopté une ligne dure face aux FARC. Le nombre de brigades d'élite antiguérilla est passé de 3 à 22.

En mars 2008, le leader historique Manuel Marulanda est mort d'une crise cardiaque, tandis que deux autres cadres des FARC étaient tués.

Les autres militants restent dans les forêts, sans moyen de communiquer efficacement. Leurs revenus – tirés du kidnapping et de la cocaïne – sont en chute libre après les opérations militaires.

Les FARC détiennent encore 24 otages politiques, dont trois politiciens, qu'ils aimeraient échanger contre des guérilleros emprisonnés. Ils détiennent aussi 700 autres otages pour lesquels ils ont demandé de l'argent.

Un sondage mené après la libération spectaculaire des 15 otages mercredi 2 juillet a montré que la cote de popularité d'Alvaro Uribe était passée de 73% à 91%.

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