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Le continent drague le vote «suisse»

Italiens prenant le train à la gare de Brigue en 1963 pour aller voter dans leur pays. Pour les européennes de 2014, ils sont toujours obligés de voter chez eux mais reçoivent toujours des billets gratuits. RDB

L’élection du Parlement européen, qui aura lieu du 22 au 25 mai dans les 28 pays membres, est aussi un événement suisse puisque des centaines de milliers de citoyens de l’UE, ou de doubles nationaux, ont aussi la possibilité de se prononcer. Plusieurs partis politiques font campagne en Suisse.

Le nombre des personnes habilitées à participer en Suisse à ce scrutin est considérable. Selon une étude de la Délégation de l’Union européenne à Berne, plus d’un cinquième de la population résidente de la Confédération, soit 1,75 million de personnes, sont citoyens de l’UE. Parmi eux, un demi-million de Suisses qui ont aussi un passeport «européen». En décomptant les mineurs, on arrive à 1,4 million d’électeurs. C’est davantage que le nombre d’électeurs de plusieurs petits pays de l’Union!

Et la future composition du Parlement européen ne peut laisser la Suisse indifférente, puisque c’est cet organe qui aura le dernier mot sur d’éventuels accords pouvant améliorer les rapports entre Berne et Bruxelles.

Maria-Chiara Vannetti, Neuchâtel, militante du Parti démocrate italien: «J’irai voter, notamment parce que je crois fortement au projet européen. Même si jusqu’ici, l’Europe a été davantage l’Europe de l’économie et des banques, et moins l’Europe politique, solidaire, démocratique que je souhaite. J’aimerais une Europe proche des gens et moins des banques. Car c’est le pouvoir politique qui doit contrôler le pouvoir économique et pas le contraire. Mais je maintiens que le projet de l’UE est un projet magnifique.»

Les modalités de participation varient certes beaucoup selon la nationalité. Douze pays (dont l’Allemagne et le Royaume-Uni) autorisent le vote par correspondance. Treize le vote dans les consulats ou dans des locaux appropriés. Cinq prévoient les deux (l’Espagne notamment). Enfin quatre pays – dont la Belgique – interdisent en principe à leurs citoyens de voter à partir de l’étranger.

Des bus pour l’Italie

Le cas le plus spectaculaire est celui de l’Italie qui, traditionnellement, oblige ses citoyens à rentrer au pays pour voter. Bien des Suisses se souviennent à cet égard des impressionnants trains spéciaux organisés dès les années 1950 pour permettre aux nombreux Italiens travaillant en Suisse de rentrer chez eux pour élire leurs députés. Comme beaucoup votaient très communiste, ces trains sont entrés dans la mémoire collective italienne sous le nom de «trains rouges».

Pour les élections européennes, cette obligation de rentrer en Italie est maintenue. Et elle reste fortement subventionnée (train gratuit à partir de la frontière italienne, suppression des péages autoroutiers).

Jean-Claude Marchand (double national franco-suisse), Saint-Saphorin (Vaud), délégué du Front national en Suisse: «Il est temps de rétablir ‘l’Europe des Patries’, et tant pis s’il faut sortir de l’Europe actuelle. Revenir à une Europe des nations: c’est avant tout rétablir le contrôle aux frontières, laisser entrer ce qui est bon, refuser ce qui est mauvais. Ce qui est valable pour les marchandises l’est a fortiori pour les hommes. Nous aspirons à la fin de la monnaie unique et à un référendum pour sortir du carcan européen. Et à aller vers une nouvelle construction réaliste rejetant la bureaucratie bruxelloise tentaculaire.»

Dans la commune zurichoise de Dietikon, la plupart des 2500 Italiens viennent de la même localité calabraise (San Pietro a Maida) et beaucoup feront le voyage en mai. Comme chaque fois, ce sera l’occasion d’une fête. Deux ou trois bus spéciaux sont déjà prévus pour Dietikon et pour toute la Suisse alémanique. Le secrétaire de la section suisse du Parti démocrate italien (gauche), Michele Schiavone, évalue à une vingtaine le nombre de bus «électoraux» qui rouleront vers l’Italie en mai.

Surtout à gauche

La France, de son côté, fait toujours un grand effort pour faciliter la participation de ses expatriés. Pour le scrutin de mai, elle ouvrira en Suisse romande 19 locaux de vote (écoles, arsenal, centre sportif), en Suisse alémanique 15 et au Tessin un.

Politiquement, la mobilisation des électeurs a surtout lieu à gauche, le Parti démocrate italien étant à cet égard particulièrement bien organisé (33 sections en Suisse). Mais la droite est aussi engagée, surtout en Suisse romande, où l’UMP française entretient une solide «délégation» et où le Front national (FN) a déjà organisé une manifestation avec son candidat à Genève.

Quant aux partis politiques suisses, ils sont, dans l’ensemble, réticents à l’idée de jouer un rôle dans ces élections. Seul le Parti socialiste (PS) s’engage activement dans la campagne. Il a mis sur pied un véritable réseau de coopération et de mobilisation avec les partis socialistes de l’UE actifs en Suisse. Il a aussi organisé plusieurs réunions, dont une «fête électorale» à Berne, à laquelle participaient notamment deux candidats socialistes au Parlement européen, une Allemande et un Espagnol.

Depuis les années 1930 et jusqu’à la fin de la Guerre froide, le Conseil fédéral a interdit aux étrangers domiciliés sur territoire suisse de prendre part en Suisse d’une quelconque manière à un scrutin politique à l’étranger. Il jugeait cela «incompatible avec les droits souverains» et «dangereux» pour la sécurité nationale.

Les chambardements qui ont secoué l’Europe dans les années 1970 (chute des dictatures au Portugal, en Grèce et en Espagne) et en 1989 (chute des régimes communistes) ont obligé Berne à changer sa pratique, après quelques incidents.

Le plus embarrassant remonte à 1976 lorsque, une année après la mort du général Franco, le roi d’Espagne Juan Carlos organise un référendum constitutionnel qui doit ratifier le retour en Espagne d’un régime démocratique. L’ambassadeur d’Espagne à Berne publie alors dans la presse suisse des annonces invitant ses compatriotes à s’inscrire dans l’une des 17 représentations officielles espagnoles de Suisse.

Il est convoqué par le Conseil fédéral qui l’avertit que le vote en Suisse, même par correspondance, est illégal. Et il est obligé de publier de nouvelles annonces informant les Espagnols que Berne leur interdit de voter!

Ce n’est finalement qu’en 1994 que la Suisse renonce à toute restriction.

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