Des graffitis sur wagons à la scène internationale: Nicolas Party et sa révolution pastel
L’artiste suisse Nicolas Party a déjà exposé cette année sur trois continents. Il évoque son abandon de la peinture à l’huile, sa rencontre transformatrice avec Pablo Picasso et la peinture au pastel sur les murs, sa marque de fabrique.
Nicolas Party s’est forgé une réputation internationale grâce à son art reconnaissable: des couleurs vives, des formes simplifiées et des compositions aussi claires que des symboles graphiques. L’artiste est connu également pour sa capacité à métamorphoser des espaces d’exposition en de grandes fresques murales immersives et autres interventions in situ, faisant de l’architecture environnante une œuvre d’art éphémère.
À côté de son art de l’immédiateté, son engagement en faveur de l’histoire de l’art reste intact, car son œuvre reflète des influences d’artistes d’époques diverses. De Rembrandt à Pablo Picasso en passant par des courants comme le symbolisme et le surréalisme.
C’est depuis son atelier de Red Hook, un quartier de Brooklyn qu’il dépeint en station balnéaire, que cet artiste âgé de 45 ans nous répond par vidéo. Tournant sa caméra vers la fenêtre, il désigne Brooklyn et ses tours de verre enchevêtrées. «Voilà qui ressemble au Seigneur des Anneaux», dit-il en riant, se référant à la tour de Saroumane.
Cette année, Nicolas Party a déjà présenté trois expositions majeures: «Dead Fish» à la Karma Gallery de New York, «Toile d’araignée» à la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles et une présentation dans le cadre d’Art Basel Hong Kong. S’y ajoute en parallèle la parution d’un ouvrage rétrospectif «Murals» couvrant ses expositions depuis 2011.
De son propre aveu, son «atelier-pastel» est extrêmement poussiéreux. S’y dresse au fond une armoire en bois composée d’étroites étagères contenant toutes les couleurs imaginables de pastel. L’artiste a fait sien un pigment pur compressé dans des bâtonnets qui, appliqué sur des murs à la surface granuleuse, est à mi-chemin entre craie et fresque.
Pastel, rythme et progression
Nicolas Party a commencé par étudier à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) avant de partir s’installer six ans à Glasgow, en Écosse. Lors de cette période, il s’est consacré essentiellement à la peinture à l’huile avant d’être tiraillé entre deux rythmes. Celui qui est d’abord propre à la peinture à l’huile, laquelle exige une forme de lenteur en raison de la superposition des couches, les temps de séchage et les retouches constantes.
«Je n’ai peint peut-être que trois tableaux par année à cette période et je n’ai cessé de les retravailler. Je les ai aimés une fois terminés, mais je n’étais pas très satisfait du processus. J’avais l’impression de ne pas travailler assez vite pour faire des progrès», se souvient-il. L’artiste a commencé aussi d’être sollicité pour des fresques peintes directement sur les murs des galeries au moyen de sprays et fusain, des œuvres immédiates, éphémères et physiques qui s’avéreront être un contrepoids au rythme laborieux dans son atelier.
Inopinément, le tournant a eu lieu à la Fondation Beyeler à Bâle le jour où Nicolas Party a découvert un portrait au pastel de la période post-cubiste de Picasso intitulé «Tête de femme» (1921). «Ça a immédiatement fait tilt. Je me souviens m’être dit que c’était exactement ce que je voulais faire», explique-t-il. Ni une ni deux, il se procure alors le lendemain pastel et papier, et l’œuvre de Picasso reproduite sur une carte postale.
Contrairement à la peinture à l’huile, le pastel demande de la spontanéité, mais ne se corrige pas aussi facilement, une contingence pouvant constituer un attrait. «Cette limite des possibilités m’a paradoxalement libéré. J’ai commencé à produire alors davantage d’œuvres. Et si on produit davantage, on progresse aussi plus vite au fil d’échecs et réussites. On expérimente». Le pastel a dopé sa production et élargi sa façon de penser.
Mais son application de manière directe sur des murs est arrivée un peu par hasard. Un jour, en 2016, un conservateur suggéra à Nicolas Party, alors que l’artiste préparait une installation au Hammer Museum de Los Angeles, de remplacer le fusain par l’usage du pastel. Estimant d’abord que cette idée coincerait techniquement, l’artiste a tenté tout de même le coup par simple curiosité. Le résultat a produit ce qui deviendra sa technique.
Sur les murs, le pastel se comporte différemment que sur les autres supports picturaux. «L’application de pigments purs et textures reste inhabituelle à cette échelle. C’est un processus extrêmement rapide. Avec la peinture, il faut tremper régulièrement les pinceaux, mélanger les couleurs, monter et descendre de l’échelle, se soucier des coulures, etc. Avec le pastel, il suffit de tenir les bâtons dans la main», résume-t-il.
Thèmes conventionnels
Nicolas Party restreint son travail à des thèmes typiques de la peinture occidentale: portrait, paysage, nature morte. Ce biais conventionnel l’intéresse et les restrictions imposées par ce cadre sont devenues un espace de liberté pour lui. Comme Josef Albers revenu au carré ou Giorgio Morandi à ses bouteilles, il utilise la répétition comme une méthode d’observation. Les arbres ont pris ainsi une dimension dévorante.
«Paysages, portraits, fleurs et arbres sont devenus en effet mon langage propre. J’y ajoute petit à petit de nouveaux thèmes. Je me suis intéressé par exemple récemment aux poissons morts. Mais j’essaie de ne pas introduire non plus trop de thèmes à la hâte parce qu’il faut du temps pour comprendre pourquoi tel ou tel sujet nous parle».
Plusieurs de ses expositions reflètent aussi – par l’entremise de la référence directe, de la juxtaposition ou de la réinterprétation – des inspirations nées de ses rencontres avec des figures tutélaires de l’art: Rosalba Carriera, Auguste Rodin, Camille Claudel. Il s’empare de leurs œuvres les plus célèbres comme points de départ pour ses propres recherches, faisant coexister le passé et le présent à travers son propre langage visuel.
Se référer à l’œuvre d’un autre n’est pas une citation en soi, mais une attention prolongée, explique-t-il. «Copier permet de créer une intimité avec l’œuvre. Aujourd’hui, nous consommons les images trop rapidement et portons notre regard sur un élément trois secondes à tout casser avant de passer à autre chose. Lorsqu’on dessine ou on peint, on doit consacrer beaucoup plus de temps. Et cela s’imprime dans l’esprit».
Héritage visuel suisse
Pour saisir les éléments les plus identifiables de son œuvre (palette saturée, formes aplaties, visages emblématiques), il faut remonter aux débuts de Nicolas Party dans le street art et le graffiti. Dès l’âge de douze ans jusqu’à vingt, il a passé son adolescence à taguer des graffitis sur des trains et des murs à Lausanne, Genève et ailleurs.
Cette école de l’immédiateté lui a permis de comprendre de quelle façon la couleur agit dans l’espace public et comment une image peut être perçue instantanément. «L’essentiel doit être visible de loin un peu comme les logos. Pour rendre une image reconnaissable rapidement, langage graphique et couleurs vives sont nécessaires».
L’artiste s’est lui-même inspiré des réflexions développées par Michel Pastoureau, médiéviste français dont les écrits sur la couleur ont exploré comment les systèmes visuels modèlent notre perception collective. Il a par exemple pu observer que les enfants sont baignés d’héraldique en Suisse: drapeaux cantonaux, blasons, armoiries. Sans s’en rendre compte, ils sont imprégnés d’un visuel fait de clarté et de symbolisme.
Infiltré dans l’art urbain, un tel héritage peut expliquer les tensions qui se dégagent des œuvres de Nicolas Party. Ses portraits inexpressifs de face sont quasi iconographiques, des images semblant avoir été réalisées pour pouvoir être captées d’un seul coup d’œil.
Rester curieux
Animé par le désir de rester curieux et de continuer à apprendre, Nicolas Party a élargi ses références visuelles au-delà des stricts canons occidentaux via des projets menés à Pékin ou Séoul. Pour préparer son exposition «Dust» à Séoul, il s’est plongé dans la collection du musée en compagnie de ses conservateurs. «Là-bas, j’ai beaucoup appris, notamment sur la céramique coréenne qui a une histoire extraordinaire», raconte-t-il.
L’artiste suisse souhaiterait poursuivre cette approche à Istanbul et en Égypte. «Il me faudrait honnêtement dix vies pour explorer correctement ces cultures. Mais il n’existe pas de meilleur sentiment que de recevoir un jour une invitation pour un endroit où je ne suis jamais allé, un lieu dont je sais déjà qu’il élargira ma compréhension», conclut-il.
Relu et vérifié par Catherine Hickley et Eduardo Simantob, traduit en français par Alain Meyer/dbu
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.