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«L’Europe contrôle aujourd’hui mieux ses frontières, mais cette politique a aussi un coût humain»

Ceuta
Ouvriers, employés, chauffeurs: la plupart des Marocains arrivés à Ceuta le 30 juin étaient des travailleurs en quête de meilleures perspectives économiques. Copyright 2026 The Associated Press. All Rights Reserved

L’arrivée soudaine de 72'000 migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta a ravivé le débat sur la politique migratoire européenne. Pour Robin Stünzi, spécialiste de la migration, cet épisode met en lumière les tensions persistantes entre contrôle des frontières et solidarité au sein de l’Union européenne.

Les images ont fait la une des médias européens. L’arrivée de 72’000 migrants en provenance du Maroc dans l’enclave espagnole de Ceuta, fin juillet, ont provoqué de vives réactions politiques.

Depuis, la plupart des migrants sont rentrés au Maroc, mais cet épisode a laissé des traces. Au moins 75 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre ce territoire européen situé sur la côte nord-africaine.

Coordinateur scientifique du Pôle de recherche national sur la migration et la mobilité, Robin Stünzi Lien externedécrypte les causes de cette arrivée massive de migrants, les enseignements à en tirer et les limites de la politique migratoire européenne.

Swissinfo: L’arrivée de quelque 72’000 migrants en provenance du Maroc dans l’enclave espagnole de Ceuta a fait la une de l’actualité ces derniers jours. Quels facteurs expliquent, selon vous, cet afflux exceptionnel?

Robin Stünzi: Il existe d’abord un facteur structurel. Ceuta et Melilla sont deux enclaves de l’Union européenne situées en Afrique du Nord. L’écart de niveau de vie entre ces territoires et leur environnement immédiat est tel qu’il n’est pas rare d’y observer d’importants mouvements migratoires. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreuses barrières ont été érigées autour de ces enclaves au fil des années.

Ceuta
Des barrières de confinement ont été installées sur la plage de Ceuta. Ceuta

Mais pourquoi toutes ces personnes sont-elles arrivées au même moment, avant que la plupart ne repartent?

Trois grandes hypothèses sont avancées. La première est liée à la campagne de régularisation mise en place par l’Espagne en janvier. Je crois peu à l’idée d’un appel d’air. Cette mesure a été annoncée il y a plusieurs mois déjà et elle ne concerne que des personnes qui se trouvent déjà sur le territoire espagnol.

La deuxième piste renvoie aux tensions récurrentes entre l’Espagne et le Maroc autour de la question du Sahara occidental. Il est vrai que le Maroc avait déjà favorisé l’arrivée de migrants à Ceuta en 2021 afin d’exercer une pression politique sur Madrid dans ce dossier. Toutefois, peu d’éléments solides permettent aujourd’hui d’étayer cette hypothèse. D’une part, les relations entre les deux pays se sont nettement améliorées depuis leur rapprochement sur la question du Sahara occidental. D’autre part, le Maroc n’aurait guère intérêt à donner de lui une image négative sur la scène internationale.

L’explication la plus plausible est liée à l’interprétation d’une récente décision du Tribunal suprême espagnol, qui limite les possibilités de refoulement des personnes arrivant par la mer. Celle-ci a donné l’impression que la frontière était temporairement ouverte. L’information a ensuite été amplifiée par les réseaux sociaux, conduisant certaines personnes à penser qu’il s’agissait d’une occasion à saisir immédiatement.

Mais que disait réellement cette décision de justice?

Il y a trois semaines, le Tribunal suprême espagnol a rendu un arrêt concernant un migrant algérien arrivé à Ceuta par la mer. Selon cette décision, l’Espagne peut refouler immédiatement les personnes arrivées irrégulièrement par voie terrestre. En revanche, lorsqu’un migrant arrive par voie maritime, les autorités doivent d’abord examiner sa demande.

L’Espagne cherche d’ailleurs à se prémunir contre ce type d’arrivées, notamment grâce à une grande barrière flottante installée au large de Ceuta. Cette infrastructure est probablement à l’origine d’une partie des quelque 80 décès survenus parmi les personnes ayant tenté de rejoindre l’enclave.

Dans ce cas précis, l’Espagne n’avait de toute façon pas le devoir de traiter 72’000 demandes d’asile, puisqu’il s’agissait pour l’essentiel de ressortissants marocains n’ayant pas de motifs d’asile.

Cet événement secoue l’Europe, moins de deux mois après l’entrée en vigueur du pacte européen sur la migration et l’asile. Peut-on interpréter cela comme un échec de la politique migratoire européenne?

La réaction immédiate de certains autres pays européens est préoccupante: ils ont cédé à la panique au lieu de se montrer solidaires avec l’Espagne, alors que la situation aurait nécessité du sang froid et de la coordination.

Beaucoup d’acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux ont tout de suite parlé d’invasion ou de submersion migratoire. L’Italie ou le Danemark ont même menacé de suspendre l’Espagne des accords de Schengen et de rétablir les contrôles aux frontières au sein de l’UE. Cela est non seulement juridiquement impossible, mais également disproportionné.

Dans un deuxième temps, le tir a été corrigé: les ministres de l’Intérieur des pays de l’UE se sont réunis en visioconférence et ont donné un message de solidarité. 

Ceuta
Des migrants qui ont traversé la frontière entre le Maroc et l’Espagne faisait la file, lundi, pour recevoir de la nourriture sur une plage de l’enclave espagnole de Ceuta. Copyright 2026 The Associated Press. All Rights Reserved.

Est-ce que le pacte européen sur la migration est encore crédible?

La crise de Ceuta n’a pas été un véritable test de résistance pour le pacte migratoire européen. D’abord parce que l’enclave ne permet pas d’accéder librement au reste de l’espace Schengen, dont elle est séparée par la mer. Ensuite, parce que nous avions affaire à des profils qui ne présentaient pas de motifs d’asile.

Le pacte sera réellement mis à l’épreuve lorsqu’il faudra gérer un afflux important à une frontière extérieure de l’espace Schengen, par exemple entre la Grèce et la Turquie. Le défi serait encore plus grand si se mêlaient des personnes pouvant prétendre à une protection internationale et d’autres qui n’y auraient probablement pas droit. Il s’agit de la situation la plus difficile à gérer, car cela implique de mettre en place des dispositifs de filtrage. C’est précisément pour ce type de situation que le pacte a été conçu.

En quoi consiste concrètement ce pacte migratoire?

Ce pacte migratoire, composé de dix textes législatifs, est né des enseignements de la crise migratoire de 2015. Il repose sur trois piliers. Le premier est le filtrage aux frontières extérieures de l’UE, avec l’identification des personnes, des contrôles de sécurité et un examen médical. Le deuxième est une procédure accélérée à la frontière: les personnes ayant peu de chances d’obtenir l’asile sont orientées vers un retour, tandis que les autres voient leur demande examinée. Enfin, les personnes susceptibles d’obtenir une protection internationale peuvent être réparties entre les États membres. Les pays qui ne souhaitent pas en accueillir peuvent contribuer financièrement. Il s’agit d’un mécanisme déjà appliqué en Suisse depuis les années 1990: un premier examen des motifs d’asile est effectué dès l’arrivée, avant une répartition des requérants entre les cantons.

La Suisse reprend certaines dispositions du pacte migratoire européen. Quelles pourraient être les conséquences concrètes pour la politique d’asile suisse et pour les flux migratoires vers la Suisse?

Ce ne sera pas une révolution pour la Suisse. Le principal changement est qu’elle pourra s’appuyer sur le filtrage effectué en amont aux frontières extérieures de l’UE. Les personnes arrivant à ses frontières seront en principe déjà identifiées, ce qui permettra de savoir plus rapidement si elles doivent être renvoyées ou si leur dossier relève d’un autre pays européen.

Keystone
Alors que Frontex collabore avec les garde-côtes libyens, l’ONU dénonce un système d’exploitation d’une brutalité persistante à l’encontre des migrants, réfugiés et demandeurs d’asile en Libye. Copyright 2022 The Associated Press. All Rights Reserved.

Le nombre de personnes qui sont entrées illégalement en Europe a plutôt baissé au cours des dernières années. L’Europe contrôle mieux ses frontières extérieures. Est-ce qu’on doit s’attendre à voir les entrées illégales à nouveau augmenter?

Cela pourrait arriver en cas de crise majeure dans le voisinage de l’Europe, comme lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Mais, depuis plusieurs années, les entrées irrégulières ont globalement diminué grâce au renforcement du contrôle des frontières extérieures, notamment maritimes.

L’Europe contrôle aujourd’hui mieux ses frontières, mais cette politique a aussi un coût humain considérable. C’est notamment le cas en Libye, où de nombreux migrants sont victimes de violences et de torture. L’agence européenne de garde-frontières et de garde-côte a contribué à renforcer les capacités des garde-côtes libyens, qui interceptent les personnes tentant de rejoindre l’Europe. Cette coopération soulève d’importantes questions en matière de respect des droits humains.

C’est d’ailleurs l’une des contradictions fondamentales de la politique migratoire européenne: l’Union européenne se présente comme une terre d’asile, tout en mettant en place des dispositifs destinés à empêcher les personnes susceptibles d’obtenir une protection internationale d’atteindre son territoire.

L’asile semblait avoir perdu de sa centralité dans le débat politique européen. Les événements récents pourraient-ils remettre cette question au premier plan?

L’asile n’a jamais vraiment disparu de l’agenda politique européen. La question reste présente en arrière-plan et redevient centrale lors d’arrivées importantes de migrants ou lorsque des faits divers très médiatisés impliquent des demandeurs d’asile. Je ne pense toutefois pas que les événements de Ceuta aient ce potentiel. Il s’agit d’un épisode exceptionnel qui ne devrait pas avoir d’effets durables sur le débat européen.

La situation est différente en Suisse, où les instruments de la démocratie directe permettent de réactiver régulièrement cette thématique. L’UDC utilise d’ailleurs souvent cette stratégie. Son initiative pour la protection des frontières, qui sera débattue prochainement au Parlement, pourrait contribuer à remettre la question de l’asile au centre du débat politique.

Texte relu et vérifié par Samuel Jaberg

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