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Pourquoi le débat sur la burqa a tant polarisé

Il n’y a pas qu’en Suisse que le débat sur l’interdiction de se dissimuler le visage a polarisé la société. À l’image, une manifestation au Danemark du groupe «Kvinder i Dialog» (Femmes en dialogue) Keystone / Martin Sylvest

Même si elle ne concerne qu’un tout petit cercle de personnes au quotidien, l’initiative sur l’interdiction de se dissimuler le visage a été vivement débattue en Suisse. Un cas d’école, sachant que les termes burqa et niqab n’étaient même pas mentionnés dans le texte.

Ce contenu a été publié le 08 mars 2021 - 14:35

Les différentes formes de voile intégral sont-elles un instrument d’humiliation des femmes et le symbole d’un islam qui ne se reconnaît pas dans la démocratie et ses valeurs libérales? Ou au contraire, leur interdiction est-elle un acte d’intolérance, une atteinte à la sphère privée et à la liberté de religion ainsi qu’un acte symbolique au service d’une propagande politique?

Deux argumentaires qui n’ont cessé de s’affronter durant la campagne sur l’initiative populaire pour une interdiction de se dissimuler le visage dans l’espace public, qui a été acceptée à une courte majorité par le peuple suisse dimanche dernier. Le débat a été long et vigoureux, même si tous les experts s’accordaient à dire que la décision ne concernerait en réalité que quelques dizaines de personnes. Alors pourquoi une telle polarisation?

Anna Antonakis, professeure suppléante de journalisme à l’Université Libre de Berlin, relève que les débats au sujet du corps féminin et plus généralement des questions de genre attirent toujours beaucoup d’attention. «Le grand public fait rarement dans la nuance, il se concentre explicitement ou implicitement sur les stéréotypes: oppression contre liberté, Occidentaux contre étrangers». Les sociétés se sont construites sur des limites. Le corps des femmes, la manière dont on le dévoile ou le cache sont des marques de différenciation fortes. Le sujet est donc mobilisateur.

Anna Antonakis note également que les questions d’inégalités socioéconomiques sont souvent abordées par le biais de ce genre de thèmes, plutôt symboliques. «Les vrais problèmes d’inégalités sociales, qui apparaissent à nouveau fortement en ces temps de pandémie, sont relégués au second plan. On met l’accent sur un aspect fortement symbolique, qui ne touche pas du tout la majorité des gens dans leur vie quotidienne».

Janine Dahinden, professeure d’études transnationales au Laboratoire d'études des processus sociaux de l’Université de Neuchâtel, est du même avis: le débat sur la burqa portait en réalité sur la migration et sur l’islam, deux thèmes qui sont depuis longtemps très politisés: «En Suisse, depuis le début du 20e siècle, les partis de droite ne cessent d’agiter la menace d’une ‘invasion étrangère’. Les ‘autres’, qui menacent le pays, ont été successivement les communistes, puis les juifs, puis après la Seconde Guerre mondiale, les Italiens, les ex-Yougoslaves. Et maintenant, ce sont les musulmans, les migrants extra-européens ou les gens de couleur».

«En Suisse, depuis le début du 20e siècle, les partis de droite ne cessent d’agiter la menace d’une ‘invasion étrangère’»

Janine Dahinden

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Les thèmes liés à la migration s’inscrivent dans la logique de l’État-nation, car ils permettent de définir et d’exploiter l’appartenance. «Il s’agit toujours de limites et de la question ‘qui en fait partie et qui n’en fait pas partie’», poursuit Janine Dahinden. Mais cette politique n’est pas une donnée naturelle. Au contraire, les frontières sont toujours en construction et les autres deviennent des étrangers.

Le corps féminin comme enjeu politique

Historiquement, la politisation du corps et de l’apparence des femmes n’est pas une nouveauté. «Le genre et la sexualité ont toujours été des aspects centraux du nationalisme, liés au discours sur l’étranger» explique Janine Dahinden. Pour elle, il y a derrière ce phénomène une construction fondamentalement sexiste. «Une nation doit se reproduire, et c’est justement là que les femmes entrent en jeu. Elles se voient attribuer un rôle central, quasiment de gardiennes de la nation, parce qu’elles portent les enfants et élèvent ces nouveaux citoyens. Et cela veut dire que la nation doit protéger ses ‘propres femmes’».

Ce débat ne touche pas que la Suisse, on l’observe aussi en Europe. «C’est une construction très simple, qui est reproduite partout: l’égalité est élevée au rang de valeur européenne, tout comme le respect des droits des femmes, et l’on met cela en opposition avec les valeurs non-européennes, ou musulmanes, considérées comme arriérées». Janine Dahinden décrit ce phénomène comme un nativisme de genreLien externe. Mais il n’aurait rien à voir avec la réalité, «car nous savons qu’en Suisse, l’égalité est encore loin d’être acquise».

Un phénomène universel

«La notion d’‘hypervisibilité’ décrit la situation où les minorités sont très fortement présentes dans l’espace public mais n’ont guère leur mot à dire»

Anna Antonakis

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Anna Antonakis, qui dans ses recherches s’est intéressée aux questions de genre dans la Tunisie post-révolutionnaire, établit des parallèles: «Pour Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie indépendante, par exemple, le voile traditionnel est encore un symbole de la révolution contre la puissance coloniale et de l’identité nationale. Mais avec l’avènement du régime autoritaire, il n’est plus qu’un «chiffon misérable» et se voit banni des institutions publiques.» Par contre, l’Iran impose le voile, tout comme l’Arabie Saoudite, son grand adversaire géopolitique dans la région.

La lutte autour de la définition de l’apparence du corps féminin n’est donc pas seulement un champ de tension entre différentes cultures, mais bien un phénomène universel. En fin de compte, il s’agit toujours de restreindre les libertés et de faire en sorte que les décisions sur la manière dont les femmes ont le droit de se montrer, sur leur appartenance religieuse, leur orientation sexuelle et leur identité de genre puissent être discutées et jugées. Dans les pays musulmans comme dans les pays occidentaux, affirme Anna Antonakis.

Le dilemme de l’État de droit libéral

La professeure considère qu’un vote sur les libertés qui polarise autant est problématique dans un État de droit, qui devrait protéger la liberté religieuse aussi pour les minorités. Le point de vue des femmes concernées a été très peu entendu, au point que les chercheurs ont utilisé pour elles le terme d’«hypervisibilité». «En tant que minorité, elles ont elles-mêmes peu à dire, mais elles sont très fortement présentes et extrêmement visibles pour le grand public», note Anna Antonakis.

Ce qui frappe Janine Dahinden, c’est que dans ce débat non seulement les femmes musulmanes (migrantes) n’ont pas été entendues, mais qu’elles ont même été niées en tant que sujets politiques de l’État de droit, avec leur droit à la liberté individuelle. Et ceci en violation d’un principe fondamental de la démocratie libérale. La professeure en appelle donc à une vision révisée, libérale, qui permettrait de traiter les femmes migrantes et musulmanes comme des sujets politiques et des citoyennes égales.

Le thème qui a éclipsé les autres

Selon l’analyseLien externe (en allemand) du Centre de recherche sur la sphère publique et la société de l’Université de Zurich, presque tous les médias sous revue ont accordé beaucoup plus d’attention à l’initiative sur l’interdiction de se dissimuler le visage qu’à la loi sur l’identité électronique et à l’accord de libre-échange avec l’Indonésie, qui étaient les deux autres objets fédéraux en votation ce 7 mars.

La discussion médiatique sur la dissimulation du visage s’est concentrée presque exclusivement sur le voile religieux (burqa ou niqab). «Cela montre clairement que le débat actuel porte avant tout sur l’islam (politique) et sur la question des droits des femmes», conclut l’étude.

Le Centre de recherche évalue – par média – la résonance et le ton des différents articles publiés dans la presse suisse avant la votation sur l’initiative dite anti-burqa.

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