Deux jours dans un abri antiatomique, avec 27 voisins et un teckel

Vue dans un abri antiatomique, avec sa traditionnelle porte en béton. swissinfo.ch

Près de Berne, le démantèlement de la centrale nucléaire de Mühleberg a commencé. Un accident nucléaire est toujours envisageable, mais les Bernoises et les Bernois peuvent lentement prendre congé d’un scénario qui, jusqu’à présent, ne s’est encore jamais concrétisé en Suisse.

Ce contenu a été publié le 12 février 2020 - 11:02

J’habite une petite maison ancienne dans la banlieue ouest de Berne, j’appartiens donc à cette partie de la population qui serait directement touchée par une défaillance grave à la centrale nucléaire de Mühleberg. Les autorités parlent des zones 1 et 2, qui sont comprises dans un rayon de 20 kilomètres autour d’une installation nucléaire. Comme pour tout le monde en Suisse, une place est prévue pour moi dans un abri antiatomique.

Le mien se trouve à une cinquantaine de mètres de chez moi. Si une forte fuite de radioactivité devait survenir, il me faudrait le partager avec 27 autres personnes. Au cours de ces dernières années, nous avons préféré ne pas trop penser à ce scénario et la plupart des habitants ont utilisé leurs abris privés, comme des caves ordinaires. C’est légal et compréhensible: personne n’a envie de se compliquer la vie avec des catastrophes hautement invraisemblables. Mais maintenant que le danger est sur le point de disparaître, il est plus facile de se demander comment les choses se seraient passées dans un tel cas.

Les autorités donnent volontiers des renseignements. Leurs plans d’urgence sont à portée de main et n’ont pas accumulé de poussière. Contrairement à certaines caves privées qui, en cas d’accident nucléaire grave, devraient être vidées de leur bric-à-brac et transformées en abris équipés de couchettes et de w.c. à sec.


Voici donc mon scénario nucléaire personnel, basé sur des plans de protection qui, eux, sont bien réels:

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Tiens! Pourquoi cette sirène d’alarme? On ne ferait certainement pas un test au milieu de la nuit. Il faut donc mettre la radio ou activer Alertswiss sur son portable. Tous les enfants le savent en Suisse.

*OFPP: la Centrale nationale d’alarme mesure la radioactivité toutes les dix minutes en 76 endroits du pays. Si un signal d’alarme retentit en dehors des tests de sirènes annoncés, cela veut dire que la population pourrait être menacée. Dans ce cas, chacun est invité à écouter la radio, suivre les instructions des autorités et informer ses voisins.

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Sur toutes les radios, les autorités invitent la population des zones 1 et 2 à se préparer à un séjour à la cave ou dans un abri. Comme moi, mes voisins les plus proches n’ont pas de cave. Les places qui nous sont assignées se trouvent dans l’abri d’un immeuble voisin.

**OSSM: dans un tel cas, il est important que la population reste à l’intérieur des bâtiments et se réfugie à la cave à cet endroit même.

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Le représentant des autorités dit à la radio qu’il faut préparer les provisions domestiques, en particulier 9 litres d’eau, des aliments, des médicaments, une radio à pile, des articles d’hygiène, des lampes de poche avec des piles de réserve et… les comprimés d’iode.

*OFPP: tous les dix ans, les autorités distribuent des comprimés d’iode (iodure de potassium 65 AApot) à la population habitant dans un rayon de 50 km autour d’une des cinq centrales nucléaires de Suisse.

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Au sous-sol de cet immeuble d'habitation se trouve l'abri prévu pour moi et 27 voisins. swissinfo.ch

Comme le demandent les autorités, je reste calme, j’applique les premières instructions et j’attends des informations complémentaires.

Une liste de contrôle à côté de mes provisions indique de prendre également son testament. Une recommandation réaliste, me dis-je trois heures plus tard quand les sirènes retentissent à nouveau. La défaillance pourrait réellement mettre en danger la population des environs de la centrale nucléaire. À la radio, la Centrale nationale d’alarme communique:

«Ne sortez plus. Si vous êtes encore à l’extérieur, réfugiez-vous immédiatement dans la maison la plus proche. Fermez portes et fenêtres. Déclenchez tous les systèmes de ventilation et de climatisation. Ingérez les comprimés d’iode conformément aux instructions de la notice d’emballage…»

*OFPP: lors de la libération de substances radioactives, on distingue différentes phases. La phase de préalerte désigne le laps de temps s’écoulant entre le moment où l’événement est identifié et celui où les substances radioactives s’échappent de la CN dans une mesure mettant en danger la population.

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J’enfile une veste à capuchon, des gants et j’essaie de couvrir mon visage avec un chiffon transparent. Peut-être que ça ne sert à rien, mais ça ne fait certainement pas de mal. Puis je quitte mon appartement avec ma valise bourrée de provisions et me rends le plus rapidement possible jusqu’à l’entrée de l’immeuble de trois étages situé 50 mètres plus loin, où se trouve l’abri souterrain qui m’est attribué.

Contenu externe

Une douzaine de femmes, d’hommes et d’enfants sont déjà là avec leurs bagages. Ils ont l’air totalement désemparés. Le sous-sol est encore rempli d’objets privés appartenant aux locataires et les cloisons en bois à gauche et à droite de l’étroit corridor n’ont pas été enlevées. Personne ne semble savoir où se trouve le responsable qui devrait libérer et aménager cet espace. Un des locataires finit par l’atteindre au téléphone. Il se trouve dans la commune de Boll, à une dizaine de kilomètres de là, et n’est pas en mesure de dire depuis là-bas où se trouvent les lits superposés et les matelas réglementaires, les w.c. secs ou la radio de secours.

**OSSM: les propriétaires des habitations sont responsables de l’état de préparation des abris et sont tenus de les entretenir.

*** SPCi: ces espaces doivent être équipés de lits et de w.c. d’urgence.

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Il y a beaucoup de confusion et d’agitation. Certains téléphonent avec des proches ou essaient de les joindre. Une femme âgée ne voulait pas abandonner ses animaux de compagnie — un chien, deux chats, deux canaris et un rat. Le teckel n’arrête pas d’aboyer et couvre même les hurlements d’un nourrisson qui s’est réveillé dans sa poussette.

Je refoule l’idée de devoir passer deux jours entiers dans cet espace clos avec 27 personnes, dont un bébé et trois autres enfants, sans compter les animaux domestiques.

*** SPCi: la protection civile recommande de placer les animaux de compagnie dans l’annexe de l’abri.

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D’autres personnes arrivent continuellement, souvent avec de grands sacs et des valises comme si elles partaient en vacances. Mais une petite partie d’entre elles seulement ont amené les 9 litres d’eau potable recommandés. Après les sirènes, certaines ont rempli des bouteilles avec de l’eau du robinet, espérant qu’elle n’est pas contaminée.

**OSSM: en principe, on peut toujours boire l'eau du robinet.

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Certains cherchent à s’organiser avec leurs voisins préférés et à se placer un peu à l’écart des autres. «Qui est le responsable ici?», demande un homme d’une quarantaine d’années et de grande taille. Comme personne ne lui répond, il commence à donner lui-même des instructions à ses voisins: «Restez calmes, s’il vous plaît, que nous puissions entendre ce que disent les autorités à la radio». Le teckel et le bébé n’obéissent pas.

«Je propose que les hommes s’installent ici devant, les familles dans la zone intermédiaire et les femmes à l’arrière», dit le chef autodésigné de l’abri alors que derrière lui quatre jeunes hommes demandent à entrer. Ils ne sont pas d’ici et cette question provoque une vive discussion.

**OSSM: il n’y a aucune prescription légale ou recommandation à ce sujet.

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Par chance, les instructions du «chef intérimaire de l’abri» sont raisonnables et en général suivies sans problème. Jusqu’à présent, la plupart des réfugiés font passer le bien commun avant leurs besoins individuels. Il faut espérer qu’ils continueront jusqu’à ce que la phase nuage soit passée.


*OFPP: Office fédéral de la protection de la population

**OSSM: Office de la sécurité civile, du sport et des affaires militaires du canton de Berne

***SPCi: Service de la protection civile du canton de Berne


Dès qu’une augmentation de la radioactivité met directement en danger la population, les animaux et l’environnement, la Centrale nationale d’alarme ordonne des mesures immédiates de protection. Elle assure un service de piquet 24 heures sur 24.

Mis à part quelques bâtiments pour la plupart anciens, la grande majorité des maisons d’habitation de Suisse disposent d’abris privés.

En plus des 360'000 abris privés, il y a dans certaines communes et quartiers urbains des abris publics que les autorités peuvent si nécessaire mettre en service et attribuer. Ils ont été construits pour héberger en cas de nécessité des personnes qui n’ont pas été en mesure de rejoindre à temps leurs abris privés ou auxquelles aucune place n’avait été attribuée, par exemple des voyageurs d’affaires ou des touristes.

Source: Office fédéral de la protection de la population (OFPP)

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