Votation: la Suisse doit-elle acheter de nouveaux avions de combat?

«Il est fascinant qu’un être humain puisse construire et maîtriser de telles machines»

© Keystone/ Valentin Flauraud

La Suisse se dispute une fois encore autour de l’acquisition de nouveaux avions de combat. Mais à quoi doivent servir ces appareils? Un dialogue avec le capitaine Maurice «Moe» Mattle.

Ce contenu a été publié le 11 août 2020 - 13:15

D’abord, une mise au point: il est pilote militaire professionnel et il ne faut pas attendre de lui des déclarations politiques, dit au journaliste Maurice Mattle en l’accueillant sur la base aérienne d’Emmen, dans le canton de Lucerne. Il fallait s’y attendre. Après la débâcle du Gripen, le sujet est sensible. Il ne faut cependant pas trop d’imagination pour se faire une idée de l’opinion de ce capitaine de 31 ans sur l’acquisition de nouveaux avions de combat, une question que le peuple suisse devra trancher le 27 septembre.

swissinfo.ch: Comment faut-il se représenter votre quotidien?

Maurice Mattle: Il faut distinguer entre les jours d’entraînement et le service de police aérienne. La police aérienne assure la sécurité de l’espace aérien du pays. Quand j’effectue un tel service, je suis en disponibilité permanente dans un bureau au-dessus du hangar à avions et dois pouvoir être dans les airs avec un F/A-18 en l’espace de 15 minutes.

Le capitaine Maurice "Moe" Mattle. swissinfo.ch

Il y a aussi les engagements spéciaux tels que le WEF, mais sinon tout le reste est de l’entraînement: je vole alors une ou deux fois par jour, pour une heure environ à chaque reprise. Selon la complexité de l’exercice, les briefings qui précèdent et suivent les vols peuvent durer plus longtemps. Sinon, je m’entraîne sur un simulateur et j’ai d’autres choses à faire: administration, sport, etc.

Ça a l’air plutôt austère…

Au contraire! Mon intérêt pour l’aviation vient de la technique. Et aujourd’hui encore, je suis fasciné par le fait qu’un être humain puisse construire de telles machines, et également les maîtriser. Mon environnement y a évidemment aussi contribué, parce qu’il y avait des fans d’aviation dans ma famille. Et puis, oui, Top Gun a aussi joué un rôle (Il rit).

Comment êtes-vous arrivés dans les Forces aériennes suisses?

J’ai effectué les premiers tests d’aptitude auprès de SPHAIR, la plateforme de formation des Forces aérienne et de l’ensemble de l’aviation suisse. On passe là à travers toute la procédure de sélection. Parallèlement, il faut devenir officier dans l’armée suisse. Ensuite, il y a l’ultime sélection avant l’école de pilote. J’ai commencé toute cette procédure à 16 ans et je n’ai volé dans un F/A-18 que dix ans plus tard. Il faut donc beaucoup d’endurance, mais à la fin on est récompensé par une profession fascinante.

Nouveau système de défense sol-air

Lorsque les Suissesses et les Suisses voteront le 27 septembre sur l’acquisition de nouveaux avions de combat pour les Forces aériennes, il y aura un second enjeu en arrière-plan: le renouvellement et l’élargissement des systèmes de défense sol-air. Le Conseil fédéral ayant scindé les deux questions, ces systèmes ne sont pas concernés par le référendum.

Il s’agit là d’acquérir, pour un montant de deux milliards de francs et selon la procédure habituelle, des batteries de missiles anti-aériens plus modernes et de plus longue portée. Deux systèmes concurrents sont en cours d’évaluation, indique le Département fédéral de la défense, l’un français, l’autre américain. Cette acquisition doit être traitée parallèlement à celle des avions de combat, mais la décision finale revient au Conseil fédéral.

«Les équipements actuels sont vieux et doivent être remplacés, dit Maurice Mattle. Il n’y a aujourd’hui pas de véritable interaction. Cela doit changer». Il explique que l’objectif est de permettre à la défense aérienne d’agir de concert au sol et dans les airs. «Les engins guidés ne suffisent pas à eux seuls pour contrôler l’espace aérien. Les yeux et la sagacité des pilotes sont indispensables pour évaluer correctement la situation.»

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Pourquoi précisément pilote militaire?

Pour moi, l’aspect technique a toujours figuré au premier plan. Ce n’est pas comparable avec l’aviation civile: je suis assis seul dans mon cockpit et je dois résoudre des problèmes tactiques avec mon équipe dans d’autres avions et au sol – ce n’est pas comme transporter les gens de A à B le plus vite possible.

L’aviation civile aurait été une alternative si je n’avais pas réussi à entrer dans les Forces aériennes. Chaque pilote militaire fait une licence civile de pilote professionnel à l’école de pilote de Swiss, la Lufthansa Aviation Training. D’une part parce que les Forces aériennes suisses sont trop petites pour offrir tout le savoir-faire nécessaire. D’autre part, parce que les Forces aériennes demandent explicitement que leurs pilotes disposent de licences civiles reconnues.

Pourquoi?

Pour rendre la profession plus attractive: il y a trop peu de pilotes dans le monde de l’aviation suisse. C’est pourquoi il faut qu’ils aient la possibilité de travailler dans le civil ou dans l’armée.

Je dois encore ajouter que nos forces aériennes sont relativement petites et que chaque pilote a des «jobs» d’appoint. En fonction des intérêts et des capacités, il peut donc aussi être spécialiste en conduite de la guerre électronique, par exemple, ou dans des domaines techniques. C’est une question d’âge: en tant que jeune pilote, on vole surtout et il faut accumuler de l’expérience.

Mutations dans le ciel - Un pilote de jet engagé dans un duel aérien ou qui attaque des objectifs au sol –aujourd’hui encore, c’est l’image courante de la guerre aérienne. Mais les progrès de la technologie des drones ont changé bien des choses au cours des dernières années et ces aéronefs sans pilote sont toujours plus fréquemment engagés dans les conflits. Elon Musk est convaincu que «l’ère des avions de chasse est révolue». Et même Ueli Maurer, alors qu’il était ministre de la défense, avait déclaré en 2014 dans le cadre de la votation sur le Gripen qu’une partie de la flotte de F/A-18 pourrait un jour être remplacée par des drones et des systèmes de missiles sol-air.

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Peut-on envisager dans un proche avenir des combats aériens entre des drones et des avions?

La technologie fait de grands bonds, mais je ne pense pas que cela arrivera déjà dans les prochaines décennies. Actuellement, les drones peuvent être engagés pour la reconnaissance et les combats au sol – pour autant qu’on ait la maîtrise de l’espace aérien. Il n’y aura pas de drones pour les tâches de police et de défense aérienne dans un avenir prévisible.

Les Forces aériennes suisses peuvent-elles abattre des drones?

En principe, oui, mais cela dépend de leur taille et de la situation. Les petits drones courants relèvent en Suisse des compétences de la police. Des drones plus grands pourraient être combattus par des avions ou la défense aérienne sol-air.

Selon ma compréhension de notre État, pour les activités de police aérienne et d’identification visuelle, il faudra toujours qu’il y ait un pilote qui s’approche pour l’évaluation. Je peux analyser la situation bien plus rapidement et décider moi-même des prochaines étapes. Les Forces aériennes ont d’ailleurs leurs propres drones de reconnaissance non-armés. Ils sont stationnés ici, à Emmen.

Les nouveaux avions de combat viendraient également à Emmen. Avez-vous une préférence?

Honnêtement, non. Je n’ai jamais volé dans ces avions. Ce sont certainement tous des appareils modernes qui sont en principe adaptés aux tâches pour lesquelles nous en avons besoin. Il y a ensuite la question des coûts et des bénéfices. Et évidemment, les considérations politiques peuvent jouer un rôle dans le choix du Conseil fédéral.

Le vieux Hawker Hunter, en service en Suisse jusqu'en 1994, coule une retraite paisible sur la base d'Emmen. swissinfo.ch


Temps de vol limité - Pour des questions techniques, le nombre d’heures de vol que peut effectuer un avion est limité: les chasseurs F/A-18 par exemple doivent être retirés de la circulation pour des raisons de sécurité après 5000 heures. Le non du peuple à l’acquisition du Gripen ayant provoqué des retards, un programme d’assainissement de 450 millions de francs a été adopté pour prolonger la durée de vie des F/A-18 suisses jusqu’à l’acquisition de nouveaux avions. Ceux-ci devraient être livrés à partir de 2025 et il devrait y avoir un chevauchement pendant cinq ans environ.

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Serez-vous encore pilote à ce moment-là?

Il y a une limite au début de la quarantaine, à partir de là vous n’êtes plus incorporé comme actif dans la première escadrille de front. Ensuite, on peut continuer à voler comme pilote d’état-major, par exemple comme pilote-instructeur – l’expérience s’accroît avec chaque heure de vol et naturellement on ne veut pas perdre ce savoir-faire. Mais on a également besoin des pilotes et de leurs connaissances spécifiques au niveau de la direction, c’est pourquoi il est important que nous apportions également ces connaissances dans d’autres domaines de compétence.

La patrouille acrobatique des PC-7 en action au-dessus de Zurich en 2019. Keystone / Ennio Leanza

Vous êtes également membre de la patrouille acrobatique PC-7 Team. Pourquoi?

C’est passionnant pour moi parce que c’est une autre manière de voler. Dans le chasseur, j’ai une mission claire à remplir. La patrouille est un travail d’équipe qui demande beaucoup de précision – et de confiance, évidemment. C’est pourquoi nous avons un esprit d’équipe très fort et nous entreprenons aussi beaucoup de choses ensemble en privé.

Le PC-7 Team

Le PC-7-Team est une patrouille acrobatique des Forces aériennes suisses fondée en 1989 pour leur 75e anniversaire. Les pilotes sont des pilotes militaires du Corps des aviateurs professionnels qui volent sur le F/A-18 Hornet. L’équipe a reçu de nombreuses distinctions à l’étranger pour ses démonstrations. Les PC-7 sont des avions biplaces à turbopropulseur fabriqués par le constructeur suisse Pilatus.

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Quel est votre rôle dans la patrouille?

Je suis ce qu’on appelle le Quattro et je vole au milieu, ce qui veut dire que je dois autant que possible tenir parfaitement ma position – les autres s’orientent sur moi. Le vol en formation avec neuf avions à une distance de trois à cinq mètres exige une grande concentration et est très éprouvant.

Avec le PC-7 qui est techniquement moins développé, j’apprends en outre beaucoup de choses sur la navigation et l’orientation en territoire inconnu. La discipline est aussi très importante pour voler en formation. Je dois fournir ma prestation à la seconde près parce que le public remarque immédiatement chaque erreur. Finalement, c’est une approche différente des défis que je dois également relever avec un F/A-18.

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