Des films tournés hier par des marins suisses inspirent les artistes d’aujourd’hui

Une image tirée de la vidéo super8 des marins du MS Basilea, tournée dans les années 1960. Johann Jacobs Museum

«L’espace: frontière de l’infini». Cette ouverture de l’ancienne série Star Trek pourrait également définir la marine marchande d’une nation montagneuse enclavée comme la Suisse. La mer. L’horizon. La liberté. Mais aussi la peur, l’espoir, la migration. Et le commerce. Avec l’exposition «Un bateau ne viendra pas», le musée Johann Jacobs de Zurich saute à bord de l’histoire de la marine marchande helvétique pour explorer certains des problèmes contemporains les plus urgents liés à la mer.

Eduardo Simantob et Carlo Pisani

En raison de la crise du coronavirus, l’exposition et les conférences publiques prévues ont été annulées jusqu’à nouvel ordre. Mais les organisateurs ont affirmé que le musée pourrait prolonger l’exposition au-delà de sa date de fermeture prévue en mai, et recommandent aux visiteurs de consulter le site web du musée Johann Jacobs.

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À la fin des années 1950, Ernst Christinger est à peine majeur lorsqu’il quitte son village d’Azmoos, près de la frontière avec le Liechtenstein, pour devenir marin. Au cours des 15 années suivantes, il explore les confins des mers à bord du MS Basilea, l’un des principaux navires battant pavillon suisse autour du globe.

Ernst Christinger et ses collègues d’équipage ont documenté leur vie en mer avec des caméras super 8 achetées à bas prix lors d’une escale à Hong Kong. Ils n’auraient jamais imaginé que leurs images deviendraient, un demi-siècle plus tard, un document historique significatif qui servirait de rampe de lancement aux artistes, scientifiques et chercheurs sociaux contemporains.

La marine marchande, nous dit Damian Christinger, le fils d’Ernst, nourrissait l’imaginaire de cette jeunesse effervescente. Les perspectives de carrières étaient limitées, tout comme les possibilités de s’extraire de la vie sociale rigide des villes et vallées locales. Une alternative se présentait alors, plus libre, en mer.

Après la mort de son père, Damian Christinger a découvert un trésor de souvenirs de cette époque: cartes postales, photos et films super 8.

Alors qu’il scannait les documents, faisant la lumière sur la vie de son père avant qu’il ne devienne son père, Damian Christinger a développé un attachement sentimental particulier envers ce corpus. Mais en tant que conservateur, il voyait aussi toutes les possibilités qu’il renfermait. En collaboration avec Roger Buergel, directeur du musée Johann Jacobs, et la chercheuse Bettina Schuler, il a commencé à élargir le champ d’application du matériel pour développer ce qui est devenu l’exposition «Un bateau ne viendra pas».

La méthode Johann Jacobs

Roger Buergel, ancien directeur artistique de la prestigieuse exposition documenta XII (2007) de Kassel, en Allemagne, a réaménagé l’ancien musée du café de Zurich (comme on l’appelait autrefois, car la famille Jacobs a construit un empire, principalement sur le commerce du café et du cacao), le transformant en une sorte de laboratoire consacré à l’exploration des routes commerciales et des problèmes mondiaux au travers de l’art, de la science et de la recherche sociale. Dans ce terrain de jeu artistico-scientifique, le matériel de la marine marchande mis au jour par Damian Christinger a pris une toute nouvelle tournure, au-delà de l’étalage sentimental d’un temps révolu, touchant à une série de questions bien plus larges que les récits nationaux suisses.

Cependant, ce matériel original, mis en valeur par une exposition soigneusement organisée d’œuvres d’art et de vidéos d’artistes contemporains tels que Adnan Softic et le duo helvético brésilien Dias & Riedweg, met également en évidence l’importance de la Suisse en tant que puissance commerciale dans les aventures coloniales européennes et occidentales pendant plus de 300 ans.

La Suisse n’a pas seulement joué un rôle dans le commerce des marchandises tel que nous le connaissons aujourd’hui. La traite des esclaves dans les Amériques, par exemple, était une activité à laquelle les entreprises, les financiers et les commerçants helvétiques se livraient sans réserve, mais pas seulement. En dépit de leur neutralité politique, les entrepreneurs suisses ont énormément profité des opportunités ouvertes par les puissances coloniales au XIXe siècle, accumulant un capital qui fait encore de la petite nation alpine l’un des principaux acteurs de l’économie mondiale — et le propriétaire de la plus grande flotte maritime parmi les nations enclavées.

L’incertitude comme fil conducteur

Damian Christinger raconte avoir vu son père pleurer une seule fois: ils étaient arrivés sur une plage en Grèce pour des vacances. Après un long moment passé loin de la mer, Ernst Christinger, en larmes, lui a déclaré son «amour éternel». Les conservateurs ont voulu faire contraster cette nostalgie romantique avec l’expérience des millions de migrants et d’autres personnes dont la vie dépend de la mer et qui ne la vivent pas comme Ernst Christinger l’a vécue.

Il s’agit des millions de réfugiés qui bravent les eaux à la recherche d’un refuge inconnu, loin du meurtre, du pillage ou de la misère; des travailleurs d’énormes chantiers navals indiens et pakistanais, qui, au prix de risques personnels considérables, démontent des navires pour en faire de la ferraille.

Le titre de l’exposition minimise l’idée d’un navire à venir, le bateau étant considéré comme un symbole d’espoir. Roger Buergel explique néanmoins que l’exposition est consacrée au «voyage en mer dont l’issue est incertaine — ce qui ne veut pas dire qu’une issue incertaine doit nécessairement être catastrophique ».

Au-delà de l’exposition

Parallèlement à l’exposition elle-même, le musée propose une série de conférences publiques sur des questions contemporaines qui semblent aussi éloignées de notre quotidien que la haute mer.

L’imagination humaine est un terrain fertile pour l’invention de toutes sortes de monstres marins, de tropes et de métaphores, en raison de l’émerveillement et de la peur que la haute mer inspire. Les dessins cartographiques racontent des histoires réelles, cachées dans les diagrammes et les symboles. Selon Hannah Baader, chercheuse principale à l’Institut d’histoire de l’art de Florence (Italie), nous retrouvons une constante dans les représentations artistiques qui explorent, par exemple, le sort des migrants contemporains. Ces œuvres mettent en parallèle l’ampleur de la mer et l’invisibilité humaine, son silence.

Le photographe et cinéaste italien Armin Linke réfléchit pour sa part à l’ennui et au calme qui planent sur des sujets essentiels, comme l’élaboration d’un code juridique international des mers. Les avocats et les législateurs sont en effet confrontés à la question de savoir si la mer elle-même — et toute autre entité non humaine — mérite une représentation juridique. L’artiste se penche également sur les questions légales, écologiques et économiques liées à l’exploitation minière en haute mer.


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