Français d’ici et de là-bas
Bernard Lavilliers et Calogero sur la grande scène, Pascal of Bollywood sous le dôme: les Français qui font voyager étaient à l’honneur samedi au Paléo.
Premier nommé, le Stéphanois de Recife, de Kingston, de New York ou de Manille venait à Nyon pour la sixième fois. Un record.
«Paléo est mon rendez-vous préféré, avant même La Rochelle et les Vieilles Charrues (en Bretagne), confie Bernard Lavilliers, l’œil vif et la presque soixantaine alerte et sportive. Vous avez ici certainement le festival le plus européen. Et ce sont bien les artistes qui font l’Europe, pas les politiciens».
Non seulement l’Europe, mais le monde. «Ce sont les voyages qui m’ont fait», chante l’ancien rocker, qui de son propre aveu «ne sait plus très bien» ce qu’est sa musique, au carrefour de la bossa, du reggae (il a joué avec Bob Marley, excusez du peu…), de la salsa et de la chanson française.
Il entame son voyage par le désert du Sertao, «le Brésil dont personne ne parle, terre de révolte et d’injustice». Qu’elles soient de toujours (on a tous en nous quelque chose de Lavilliers) ou extraites de «Carnets de bord», son dernier album, les chansons traduisent toutes ce goût du métissage, de la rencontre, de l’aventure et de «la musique de bandits».
Couleur tropicale d’un côté («Pigalle la blanche», «Stand the ghetto», «La Salsa»…), couleur engagée de l’autre, avec cet «Etat des lieux» adressé au G8, bien incapable de trouver un équilibre entre les «cassés de l’est, stressés de l’ouest, rusés du nord et usés du sud».
Lavilliers n’oublie pas non plus ses origines ouvrières, en dédiant ses «Mains d’or» à tous ceux qui ont leur vie durant fait confiance à leur entreprise et que l’on jette alors qu’ils ne demandaient qu’à «travailler encore». «Ce qu’il chante, il y croit», souffle un père quadra à son petit garçon dans la foule.
Généreux comme il se doit, Bernard Lavilliers laisse de larges espaces d’expression à ses musiciens. Il les présente même plusieurs fois. C’est mérité, ils sont tous excellents. Sur le final, la bête de scène est rejointe par l’ensemble de l’équipe technique qui tape sur des tam-tams et achève «Le Bal» dans une frénésie de percussions.
Frénésie qui peine malgré tout à gagner le public. Froids les Suisses? Le maître de cérémonie n’est pas aussi sévère. «Je les ai trouvés réceptifs, concentrés. L’avantage de jouer de jour, c’est qu’on voit les visages depuis la scène. Et ça ne trompe pas».
En apesenteur
La foule se fait plus dense au pied de la grande scène et l’ambiance monte d’un cran à l’arrivée de Calogero. Et même si le bassiste-compositeur-chanteur ne parle que d’amour et plaît tellement aux minettes, sa musique est loin d’être la soupe que l’on pourrait croire à première écoute.
Plus qu’à la prestation d’un chanteur-vedette mis en valeur par ses musiciens, on assiste au concert d’un véritable groupe. Et un groupe de rock comme il n’en surgit pas souvent dans l’Hexagone. Un clin d’œil à Paul McCartney, un autre à George Harrison, on voit où sont les racines…
Calogero et ses compères n’ont pas de problèmes d’ego et ça se voit. Le band est soudé comme les doigts de la main, les parties instrumentales sont nombreuses et brillantes. Et ça balance ! Ajoutez-y des lumières somptueuses et vous avez un spectacle total, vivifiant et entraînant en diable.
Qu’il nous convie à «Prendre l’air» à nous aimer et nous désaimer, ou qu’il nous emmène «En apesenteur», Calo semble tellement sincère, tellement content d’être là («chanter devant une foule pareille, c’est le rêve !») que son bonheur est forcément communicatif.
Bollywood-sur-Seine
Autre bonheur, celui de Pascal Héni, encore un Français. La veille, déjà sous le dôme, son compatriote Ollivier Leroy avait révélé le lien totalement inattendu entre Paris et Bombay, capitale du cinéma indien. Rebelote avec Pascal of Bollywood, présenté comme le seul Français capable de chanter (phonétiquement, il est vrai) en hindi, en bengali et en tamoul.
La musique de cinéma occupe une place centrale dans la culture du sous-continent. Là-bas, les producteurs décident de financer un film en fonction non pas du scénario, du nom du réalisateur ou de celui des acteurs, mais en fonction des chansons. Autant dire qu’un tube de Bollywood peut compter rallier les suffrages d’un milliard de fans.
Paillettes, pétales de rose, chemises à col large, voix féminine qui monte très haut dans l’aigu: même rehaussé par une danseuse à la grâce aérienne, le spectacle paraît kitsch à souhait pour le goût occidental. Mais qu’importe, l’énergie et la bonne humeur qui s’en dégagent sont tellement communicatifs.
La musique, par contre, semble étrangement familière. Peut-être parce que nos langues sont cousines. Peut-être parce que les instruments (basse, batterie, claviers, violon, tavlas) sont à peu près ceux d’ici…
Peut-être surtout parce que Bollywood est une formidable machine à recycler toutes les influences: disco, rock, funk, variété… Rien de surprenant donc à voir le dôme tanguer comme au bal du samedi soir. Un autre grand moment de bonheur !
Et pour sceller, l’axe Paris-Bombay, Pascal nous offre en final la version hindie de «La vie en rose». Difficile de faire plus à-propos.
Extase
Il est minuit passé sur la grande scène et Faithless remplit l’espace. Dans le public, un peu plus clairsemé que pour Calogero, c’est la transe. Comme si le fêtard qui sommeille en certains spectateurs ne se réveillait qu’avec la lune. A moins que quelques pilules…
Généralement étiqueté techno-house, le combo britannique pour qui «God is a DJ» n’est autre que le groupe qui a vu les premiers pas de Dido. Mais sa musique n’a pas grand’chose à voir avec les bleuettes de la blonde désormais planétaire.
C’est à la fois rythmé jusqu’à l’entêtement, mélodiquement très élaboré, grâce à la virtuosité au piano et au violon de Sister Bliss et politiquement engagé. Une référence, assurément, mais qui nous passe un peu au-dessus de la tête.
D’autant qu’en matière d’exploration sonore, le chapiteau a déjà livré un peu plus tôt son lot de sensations.
Les elfes du grand nord
OVNI musical venu d’Islande (comme Björk), Sigur Ròs chante en holepandic. Vous connaissez? Nous non plus. En fait, les quatre musiciens sont seuls à maîtriser cette langue imaginaire, qu’ils modulent jusqu’à l’obsession, parfois dans des passages a capella d’une force renversante.
Jouer de la guitare avec les doigts, ou un médiator? Trop simple. Ici, c’est l’archet qui glisse sur les cordes, produisant des harmonies inattendues et envoûtantes, qui partent de la douceur du soleil de minuit pour enfler jusqu’à se faire geysers de décibels.
Puis les nappes sonores retombent lentement et dans la solitude glacée ne résonnent plus que quelques notes de clavier ou le tintement d’un glockenspiel, tandis que des images oniriques et fortement colorées se fondent et s’enchaînent sur les écrans.
On appelle ça du rock expérimental? En tous les cas, c’est beau et étrange comme une aurore boréale. Et pour le public, c’est avant tout une immense bouffée d’émotion.
swissinfo, Marc-André Miserez au Paléo
Aujourd’hui dimanche, pour le dernier jour du Paléo:
Des extraits de Nabucco de Verdi par l’Orchestre du Festival d’Opéra d’Avenches, Jamie Cullum, Kyo, Feist, Pink Martini, The Servant, les Suisses Lole et The Peacocks, parmi d’autres. Sans oublier le fameux feu d’artifice, à 23 heures.
Les concerts sont sold out depuis longtemps, mais pour tenter de couper court au marché noir, Paléo met chaque jour les 500 dernières places en vente dès 9 heures du matin. On peut les obtenir en ligne sur paleo.ch et dans tous les points de vente Ticketcorner.
Par contre, aucun billet n’est vendu aux caisses d’entrée.
– Paroles de Lavilliers:
– La Star Academy: ils ont voulu m’inviter plusieurs fois. Je l’ai pris comme une insulte. Heureusement pour lui que je en me suis jamais trouvé en face du type qui a eu cette idée !
– Les jeunes chanteurs français: autant je n’ai rien eu à dire à la génération des années 90, autant j’apprécie des artistes comme Tryo, Benabar, les Hurlements de Léo ou Calogero. Ils font honnêtement leur boulot, ils n’ont pas la grosse tête et certains me considèrent comme un parrain, ce qui est plutôt bon signe… sauf que généralement, à la fin, le parrain se fait descendre (rires)
– Sebastian Santa Maria, pianiste et compositeur chilien de Lausanne, a beaucoup travaillé avec Pascal Auberson: un immense artiste, trop tôt disparu. Il a écrit «On the road again» pour moi, et j’ai dû le freiner un peu, sinon, ça aurait donné quelque chose d’énorme, comme du Peter Gabriel ou du Genesis.
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