A Valence, Alinghi et Oracle s’affronteront enfin en mer
La 33e Coupe de l’America, la plus grande compétition de voile et également la plus technologique, vivra sa première régate ce lundi à Valence en Espagne. Mais leurs péripéties judicaires occultent toujours la rencontre sportive.
Les deux adversaires, le détenteur du titre, le Suisse Alinghi et son challenger, l’Américain BMW Oracle Racing, se retrouvent sur les plans d’eau espagnols dès lundi. Ce sera la 33e rencontre de la prestigieuse Coupe de l’America, 159 ans après sa création. Un âge qui lui vaut le titre de plus ancienne course avec remise régulière de trophée.
Mais bien des choses ont changé depuis que le voilier en bois «America» avait battu, en 1851, le Royal Yacht Club britannique dans une régate organisée autour de l’Île de Wight à l’occasion de l’exposition universelle de Londres.
Plus qu’une aile de Boeing 747
En 2010, le défi oppose deux flottes équipées de voiliers utilisant les dernières trouvailles technologiques et les matériaux les plus performants.
Les ingénieurs d’Alinghi ont construit un catamaran géant – le plus grand jamais bâti – d’une largeur équivalent à deux courts de tennis et surmonté par un mât d’environ 50 mètres de haut. Le voilier d’Oracle, USA 17, a trois coques et il est doté d’une aile rigide de 68 mètres de hauteur qui remplace la voile. C’est 80% de plus qu’une aile de Boeing 747.
Audacieux
Le bateau d’Oracle est censé pouvoir atteindre une vitesse de 40 nœuds (75 km/h) et pouvoir affronter l’eau avec une coque qui serait dix mètres au-dessus de l’eau.
«C’est audacieux, commente l’architecte naval Marcus Hutchinson. Je pense que les ingénieurs de USA 17 ont fait un travail remarquable.»
Ces performances techniques sont néanmoins entachées par le conflit juridique opposant le «defender» et son «challenger» depuis juillet 2007. Cette semaine encore, les deux parties – le Golden Gate Yacht Club et la Société Nautique de Genève – se disputaient sur les règles concernant le vent.
Un histoire de voiles
Autre point du conflit: la cour suprême de New York étudiera le 25 février la plainte déposée par Oracle contre Alinghi. L’équipe américaine accuse les Suisses d’avoir fait fabriquer leurs voiles à l’étranger, ce qui est contraire à la réglementation officielle de la compétition.
Alinghi affirme que ses voiles ont été fabriquées en Suisse. Si Oracle obtenait gain de cause en justice, l’équipe américaine estime qu’une éventuelle victoire sur l’eau devrait alors lui revenir.
Riches
Les deux équipes sont dirigées par deux riches passionnés. Oracle est sous la houlette d’un «tycoon» de la Silicon Valley, Larry Ellison, quatrième fortune mondiale.
Alinghi a été créé par Ernesto Bertarelli, riche héritier de la compagnie pharmaceutique, Serono, né en Italie et venu en Suisse alors qu’il était enfant. On estime sa fortune à quelque 8,2 milliards de dollars. Il a revendu Serono en 2006.
Agé de 44 ans, Ernesto Bertarelli et sa famille vivent entre Gstaad et Genève. Mercredi dernier, le patron a annoncé qu’il barrerait lui-même son bateau.
«Je crois que j’ai assez de qualités et d’expérience pour barrer et c’est un honneur de pouvoir le faire pour la Coupe de l’America», a-t-il déclaré au journal de Valence, «Las Provincias».
Oracle de son côté sera piloté par l’Australien James Spithill. Agé de 65 ans, Larry Ellisson pourrait encore prendre place sur son voilier, à l’arrière. La décision n’est pas encore prise.
Esprit belliqueux
Le règlement de la Coupe de l’America est contenu dans un document de 1887, le «Deed of Gift». Mais celui-ci reste assez vague sur de nombreux points. Par exemple, concernant la grandeur des bateaux, il évoque une longueur maximale de 27 mètres à la ligne de flottaison, mais rien d’autre.
«En prenant ces principes et en les mélangeant avec les idées de 2009 ou 2010, sans oublier la richesse et l’esprit belliqueux des adversaires, vous obtenez les bateaux actuels», résume Marcus Hutchinson. Aucun porte-parole d’Oracle ou d’Alinghi n’a voulu commenter cette déclaration.
Ancien chef de la communication de la compétition, Marcus Hutchinson estime encore que les deux adversaires ont atteint un niveau technologique jamais vu, bien que ce point ait toujours joué un rôle important dans la Coupe de l’America.
«Si cela continue comme ainsi, il n’y aura plus beaucoup d’équipes capables de briguer une participation à la Coupe de l’America», craint le spécialiste.
Régates de qualification supprimées
Jeudi dernier, le jury de la course a décidé que le départ des séries aurait lieu à 10:06 (heure locale) et a refusé qu’Alinghi fixe une limite de force de vent à 15 nœuds.
Le catamaran suisse a la réputation d’être plus performant avec des vents faibles. Mais, avec sa capacité à faire pivoter son enveloppe centrale, USA est considéré comme plus agile.
Malgré les nouvelles qualités des voiliers, Marcus Hutchinson ne pense pas que l’édition 2010 sera «particulièrement époustouflante». Contrairement à 2007, il n’y aura pas de régate de qualification avec plusieurs challengers dont le meilleur gagne le droit de défier le «defender». La compétition se résume à un duel entre Oracle et Alinghi.
Et si la météo…
Les séries de régates seront retransmises sur Internet. Mais aucune télévision américaine n’a acheté les droits de retransmission. Le site internet de la compétition vient seulement d’être activé.
Il y a trois ans, lors de la dernière édition, des millions de spectateurs avaient fait le déplacement vers Valence. En 2010, les hôtels sont loin d’être pleins. L’hiver joue aussi un rôle, bien sûr.
Ernesto Bertarelli admet que les péripéties judiciaires réduisent l’intérêt de l’événement pour le public et les sponsors. De plus, Louis-Vuitton, partenaire de longue date de la Coupe, a décidé d’organiser une compétition concurrente.
Marcus Hutchinson confirme: «Honnêtement, la communauté des navigateurs en a marre, en ce moment, de la Coupe de l’America. Heureusement, si la météo le permet, cela ne durera pas.»
Justin Häne, swissinfo.ch
(Traduction et adaptation de l’anglais: Ariane Gigon)
– Type: Catamaran en matériaux composite carbone
– Surface de carbone utilisée: 30000m2
– Construction: Villeneuve (Suisse) + Décision Corsier, Suisse
– Longueur à la flottaison: 90 pieds (27 mètres 40)
– Longueur hors de l’eau: 40 mètres (bout dehors compris)
– Largeur: 25 mètres (soit deux courts de tennis côte à côte)
– Mât à bascule en carbone
– Hauteur du mât: 60 mètres
– Type: Trimaran
– Construction: Anacortes (Etats-Unis)
– Longueur à la flottaison: 90 pieds (27 mètres)
– Longueur hors de l’eau: 115 pieds (34,5 mètres)
– Largeur27 mètres
– Mât-aile assemblé en huit portions.
– Hauteur du mât: 68 mètres, soit un immeuble de dix-neuf étages
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