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«Depuis la guerre en Ukraine, plus personne ne conteste la nécessité du réarmement»

L’armée suisse reconnaît elle-même qu’elle ne serait pas en mesure de se défendre en cas d’attaque. Comment combler ces lacunes et financer l’effort de réarmement du pays? Nous en avons débattu avec nos deux invités dans le nouvel épisode de notre podcast Let’s Talk.

Celui qui n’est pas capable de répondre à une agression n’a plus son mot à dire.» Pour Patrick Mayer, major (commandant) de l’armée suisse et conseiller sur les questions de défense et de sécurité, cette affirmation vaut aujourd’hui aussi pour la Suisse. Il décrit une situation préoccupante pour l’appareil de défense du pays.

L’ancien chef de l’armée, Thomas Süssli, avait lui-même reconnu les lacunes du pays en matière de défense. «Nous ne pouvons pas faire face à une attaque de grande ampleur», avait-il déclaré, en fin d’année dernière, dans la Neue Zürcher Zeitung (NZZLien externe).

Alors que les pays européens se sont entendus pour consacrer 5% de leurs dépenses publiques à la défense, la Suisse n’alloue pour l’heure que 0,7% de son PIB à l’armée, un taux qui devrait atteindre 1% d’ici six ans. «La Suisse, qui vit depuis des décennies dans un havre de paix au cœur de l’Europe, peine à comprendre que l’environnement extérieur est devenu moins sûr et qu’il faut s’adapter», estime Patrick Mayer.

Florent Quiquerez, correspondant parlementaire pour les titres francophones de Tamedia, partage ce constat: «Pendant des années, la Suisse a profité des dividendes de la paix. Lorsqu’il fallait faire des économies, on coupait dans l’armée, parce qu’on estimait qu’au milieu d’un continent en paix on pouvait se le permettre.» Selon lui, la guerre en Ukraine a changé les mentalités à une vitesse fulgurante: «Aujourd’hui, plus personne ne conteste la nécessité du réarmement, même dans les rangs de la gauche.»

Cependant, la Suisse paie aujourd’hui ces décennies où les investissements dans la défense ont été négligés, selon les deux spécialistes. «Nous avons une armée qui n’est plus adaptée aux défis actuels», constatent-ils.

>> Patrick Mayer explique que la Suisse n’est pas en mesure de se défendre contre une attaque:

Aucune source de financement ne réunit de majorité

Si un consensus politique existe sur les besoins à combler en matière de défense, la manière de financer ces investissements divise fortement. Le Conseil fédéral souhaite augmenter la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 0,8 point de pourcentage (de 8,1% à 8,9%) pour donner des moyens supplémentaires à l’armée, mais la proposition ne convainc pour l’heure ni le peuple ni le Parlement.

Florent Quiquerez relève toutefois que l’opinion publique pourrait évoluer rapidement en fonction du contexte sécuritaire international. «Un vote populaire sur une hausse de la TVA n’interviendra pas tout de suite. Si, d’ici là, la guerre en Ukraine s’élargit à la Moldavie ou aux pays baltes, la mesure pourrait être acceptée», estime-t-il.

D’autres pistes de financement ont également été évoquées: utiliser les bénéfices de la Banque Nationale suisse (BNS), vendre les actions de Swisscom détenues par la Confédération, augmenter la dette publique ou encore introduire de nouveaux impôts. Mais Florent Quiquerez n’y croit guère: il rappelle que ces idées ont déjà été avancées à plusieurs reprises dans d’autres dossiers, sans succès. «Le Parlement n’a même pas voulu envisager d’utiliser les bénéfices de la BNS pour financer l’AVS, un système dans lequel tous les Suisses ont confiance. Je ne vois pas par quel miracle cette option reviendrait sur la table pour financer l’armée», dit-il.

Le journaliste note aussi que la responsabilité de trouver une source de financement appartient au Parlement, s’il ne veut pas d’une augmentation de la TVA. «Si les parlementaires ne veulent pas de la solution du Conseil fédéral, ils devront tricoter un nouveau projet. La pression repose désormais sur eux», estime-t-il.

Perte de confiance ou tendance à voir le verre à moitié vide?

Le fait qu’aucune option de financement ne séduise une majorité de l’électorat ne traduit pas une perte de confiance envers l’armée, selon Patrick Mayer. «Je pense qu’il s’agit plutôt d’un problème de compréhension ou de prise de conscience du sérieux de la situation sécuritaire», constate-t-il. Le major déplore que les critiques pleuvent alors que personne ne propose de solutions.

Florent Quiquerez ne partage pas cet avis. Il observe que les retards et les surcoûts qui affectent plusieurs projets du Département fédéral de la défense (DDPS) sont régulièrement utilisés par la gauche pour s’opposer aux hausses de budgets militaires. «Il est essentiel de résoudre ces problèmes pour que la population accepte d’investir dans l’armée, en ayant la garantie que son argent ne sera pas gaspillé», note-t-il.

Patrick Mayer nuance toutefois ce regard, regrettant une tendance à «voir le verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein». «L’armée est certes vieillissante, mais elle a tout de même investi dans des secteurs clés et fait preuve de lucidité sur ses besoins. Les recrues ne travaillent pas avec des instruments datant du Moyen-Âge», souligne-t-il.

Acheter local ou abandonner une partie de sa souveraineté

Interrogé dans le cadre de Let’s Talk, Luc Jeannin‑Naltet, délégué au Conseil des Suisses de l’étranger pour la France et réserviste au sein de l’armée française, a également abordé la question des achats de matériel militaire. Selon lui, il est essentiel d’acheter local afin de stimuler l’industrie nationale et les emplois.

«Cela ne s’applique pas du tout à la culture politique et économique de la Suisse», nuance toutefois Patrick Mayer. Il rappelle que l’armée suisse est de taille modeste comparée à son homologue française. «Je souhaite certes que l’on achète le plus possible au sein de la Confédération. Mais l’industrie de l’armement helvétique ne peut pas survivre uniquement grâce aux commandes de l’armée suisse: elle doit pouvoir exporter», affirme-t-il.

>> La politique de sécurité n’arrive qu’en dixième position dans le baromètre des préoccupations des Suisses, comme le relève Florent Quiquerez:

La Suisse a notamment choisi d’acheter des avions de combat américains F‑35, plutôt qu’un modèle européen. La Confédération pensait disposer d’un prix fixe, ce qui ne s’est finalement pas vérifié: elle n’obtiendra que 30 appareils, contre 36 prévus, pour 6,4 milliards de francs. Pour autant, Florent Quiquerez refuse de parler d’erreur stratégique. «Il est difficile de réécrire l’histoire avec quelques années de recul. Le contexte a complètement changé: lorsque la Suisse a décidé d’acheter le F‑35, les États‑Unis étaient un pays allié. Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, la réalité est différente.»

Le journaliste souligne aussi l’enjeu de souveraineté lié à ces achats. «On dit souvent que choisir un avion, c’est choisir à qui l’on accepte d’abandonner une partie de notre souveraineté.» Dans cette perspective, il reconnaît qu’il paraissait logique, il y a quelques années, de confier cette part de souveraineté aux États‑Unis. «Aujourd’hui, évidemment, nous préférerions que cette part revienne à l’Europe», estime-t-il.

Patrick Mayer ajoute que des considérations stratégiques doivent être prises en compte lors d’achat de biens d’armements. «ll ne s’agit pas seulement de lancer un appel d’offres et de retenir l’offre la plus avantageuse, mais de rechercher des coopérations avec des pays qui respectent notre neutralité armée», affirme le major.

Texte relu et vérifié par Samuel Jaberg

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