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Au Bénin, la production de beurre de karité offre des perspectives face au terrorisme

Le groupe du Bénin sous un arbre
Dans la région du Sahel, on attribue des pouvoirs magiques à l'arbre à karité. Une coopérative de femmes espère qu'il pourra également servir de remède contre l'extrémisme violent. Simon Roth

Le terrorisme originaire du Sahel déstabilise l’Afrique de l’Ouest. Des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique profitent de la pauvreté endémique pour recruter de nouveaux combattants. Dans le nord du Bénin, des coopératives de femmes misent sur un arbre traditionnel pour ouvrir des perspectives économiques. Reportage sur cette initiative soutenue par la Suisse.

L’arbre dépasse les femmes de plusieurs mètres. Quand le soleil tape, il leur offre un refuge. Dans les moments sombres, il est porteur d’espoir. Elles l’appellent «l’arbre réparateur». Les feuilles de l’arbre de karité sont utilisées en médecine traditionnelle et, dans la région du Sahel, on lui attribue des pouvoirs magiques. 

Plant de karité
Un jeune plant de karité. Simon Roth

Peu de plantes sont aussi polyvalentes que l’arbre à karité. À partir des amandes de ses noix, les femmes confectionnent le beurre de karité, ou sheabutter, très apprécié au Bénin comme à l’étranger. Il sert de soin pour la peau, par exemple pour les mains gercées, ou de graisse alimentaire, pour remplir les estomacs affamés. Avec son aide, 3600 femmes du nord du Bénin veulent aussi contribuer à réparer les fractures au sein de la société.

Avant, raconte l’une d’entre elles, les femmes partaient aux champs tant qu’il faisait encore nuit, pour profiter de la fraîcheur matinale qui permet de mieux supporter les gestes éreintants de la récolte. Aujourd’hui, elles attendent jusqu’à l’aube, en raison de comptes-rendus faisant état d’inconnus qui rôdent dans les champs.

Le djihadisme a pris pied dans le nord du pays. Ici, non loin de Banikoara, le quotidien est de plus en plus marqué par la peur. Les gens craignent d’être chassés de leurs villages. Contrairement au sud, cœur économique et politique du pays, le contrôle de l’État est ici quasi inexistant.

L’année dernière, des extrémistes ont perpétré plusieurs lourdes attaques à la frontière avec le Burkina Faso et le Niger, faisant de 2025 l’année la plus meurtrière dans la lutte contre les groupes terroristes au Bénin. En une seule journée, 87 personnes ont trouvé la mort lors d’une attaque coordonnée contre des bases militaires.

Le réseau aide les femmes à gagner en autonomie

La coopérative «Association des Femmes Vaillantes et Actives» (AFVA) veut ouvrir de nouvelles perspectives. Créée en 2007, l’organisation s’engage pour les besoins des femmes. Ses principaux objectifs sont le travail en réseau ainsi que l’autonomisation, notamment par le biais de formations. Depuis 2021, la coopérative collaboreLien externe avec l’organisation de développement suisse Brücke Le Pont. Le projet, qui implique 3600 femmes de quatre communes du nord du Bénin, organisées en 120 coopératives de 30 membres chacune, vise à renforcer leur autonomie dans la filière du karité.

Moulin sous un arbre
Les coopératives actives dans la culture et la transformation du karité ont besoin d’équipements pour leur production et d’un accès au crédit. Simon Roth

Par l’intermédiaire de collaborateurs locaux au Bénin, Brücke Le Pont, dont le siège est à Fribourg, soutient ses partenaires sur place, notamment par la mise en réseau ou l’élaboration de budgets. L’ONG mise depuis longtemps sur une approche ancrée localement, telle qu’elle est définie dans la stratégie de coopération internationale 2025-2028Lien externe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

«La coopérative aide les femmes à gagner en indépendance. Grâce à l’argent supplémentaire gagné, elles peuvent envoyer leurs enfants à l’école», explique fièrement Mamatou Yacoubou, présidente de l’AFVA de Banikoara.

La mise en réseau permet aux coopératives d’acquérir du matériel professionnel et d’accéder à des crédits. Lors de formations, les femmes acquièrent des connaissances sur la gestion des micro-entreprises ou, notamment, le respect des normes de production lors de la culture et de la transformation des noix de karité.

Le rendement et la qualité du produit fini ont ainsi pu être considérablement améliorés. «Nos produits sont très appréciés sur le marché», indique Mamatou Yacoubou. Et ce, même s’ils coûtent plus cher: la qualité a un prix.

Jadis pôle de stabilité, le Bénin est aujourd’hui en première ligne

Une initiative à saluer pour cette région frappée par la pauvreté. Dans le nord du Bénin, le chômage est très répandu, notamment chez les jeunes. Le travail de ces femmes représente donc un apport substantiel aux revenus des ménages.

Les hommes, eux aussi, voient cette contribution d’un bon œil. L’arbre sous lequel les femmes que nous avons rencontrées se réunissent, dans la campagne en périphérie de Banikoara, a été offert à la coopérative par un habitant de la commune. «Le village profite de ce projet. Il renforce la cohésion, et c’est presque plus important que l’argent», nous explique cet ancien.

Alors que les groupes armés du Sahel étendent toujours plus leurs activités vers le sud, le manque de perspectives constitue un terreau fertile pour la radicalisation. La milice djihadiste Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM en arabe), alliée à Al-Qaïda, a récemment bloqué l’approvisionnement en carburant de Bamako, la capitale du Mali.

Avec plus de la moitié des décès imputés au terrorisme au monde, la zone du Sahel constitue l’un des théâtres du terrorisme les plus meurtriers de la planète. Coups d’État militaires, retrait des troupes françaises et fragilité institutionnelle ont donné aux groupes armés au Mali, au Niger et au Burkina Faso une grande liberté de mouvement, notamment vers le sud.

L’offensive djihadiste vers le sud obéit à une logique stratégique: les milices veulent accéder à la mer, théâtre du commerce mondial. «On ne peut pas faire la guerre sans commercer. Et c’est le commerce qui alimente la guerre», résume Raymond Bernard Goudjo. Le directeur de l’organisation caritative catholique Caritas constate l’expansion djihadiste depuis des années.

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Modéré par: Giannis Mavris

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La pauvreté, terreau de la radicalisation

Un expert au micro
Raymond Bernard Goudjo, directeur de l’organisation caritative catholique Caritas Bénin. Simon Roth

Le nord du Bénin constitue un territoire propice à l’expansion des milices djihadistes. Les terroristes profitent de la quasi-absence de l’État dans de nombreuses zones rurales, explique Raymond Bernard Goudjo. Ils comblent ce vide en offrant leur protection, y compris pour des activités illégales. Dans la région frontalière, par exemple, la contrebande de carburant est florissante. En résulte une forme dangereuse de système parallèle.

Hormis sa présence militaire, l’État n’oppose pratiquement pas de résistance aux groupes armés. «Une solution militaire n’a jamais été, et ne sera jamais, la réponse à un problème de société», appuie le directeur de Caritas Bénin. Pour lui, la clé ne réside pas uniquement dans les armes, mais dans la prévention. Sans investissements dans la cohésion sociale, l’éducation et le renforcement de la présence de l’État, le conflit au Sahel risque de continuer à s’étendre vers le sud.

Plus de la moitié des personnes touchées par l’extrême pauvreté dans le monde vivent en Afrique subsaharienne, rappelle le DFAE dans sa stratégie de coopération internationale 2025-2028. Le Bénin est également un pays prioritaire de la coopération suisse au développement, au même titre que les États du Sahel que sont le Burkina Faso, le Niger, le Mali et le Tchad. Mais, alors qu’eux luttent contre la propagation du terrorisme depuis longtemps, le pays a longtemps été considéré comme une exception stable.

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Des voix locales pour la paix et la cohésion

À Banikoara, non loin des lieux où des attentats ont eu lieu l’année dernière, la radio locale s’est engagée dans la lutte contre la peur. La rédaction a adapté sa programmation pour mettre l’accent sur une cohabitation pacifique. Elle propose par exemple des tables rondes auxquelles participent des autorités religieuses, des responsables politiques locaux, des jeunes et des femmes. «L’objectif est de renforcer la prise de conscience que la paix et la sécurité relèvent de la responsabilité collective de toute la population», explique le directeur des programmes, Dominique Dingui.

Parmi les thèmes abordés figurent notamment le dialogue entre éleveurs et agriculteurs, la résolution non violente des conflits ainsi que les perspectives économiques pour les jeunes. «Nous leur expliquons clairement qu’il est possible de créer de petites entreprises sans avoir besoin d’un diplôme», ajoute le directeur.

Rassembler les gens, créer des perspectives, renforcer la cohésion: autant de valeurs que défend également l’organisation AFVA. Après le travail aux champs, les femmes se rassemblent autour d’un arbre pour transformer les noix de karité en beurre. Un processus fastidieux, qui nécessite la participation de nombreuses personnes. À long terme, l’AFVA prévoit la mise en place d’une unité de production centrale.

C’est ainsi que, pour des milliers de personnes, un arbre et ses fruits représentent une source d’espoir. Par le biais des coopératives de femmes, un réseau résilient se développe, offrant dans la foulée une alternative à la radicalisation.

Relu et vérifié par Benjamin von Wyl, traduit de l’allemand par Albertine Bourget/ptur

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