Fonds en déshérence: les banquiers privés suisses tournent la page
Alors qu´à New York, le Congrès juif mondial fête l´accord sur les dédommagements aux victimes du nazisme, les banquiers suisses tournent la page. Pour Jacques Rossier, cette affaire laisse un sentiment mêlé d´amertume et de mémoire enfin rendue.
On se souvient qu’à mi-août, les banquiers privés et certains établissements bancaires cantonaux avaient été informés des conséquences, pour eux aussi, de l’accord global signé par les deux plus grandes banques suisses. Un délai d’un mois, qui échoit donc dans quelques jours, leur avait été assigné pour accepter ou non les exigences du juge américain Korman.
Pour les banquiers privés, c’est chose faite, sur un air de capitulation, nous explique Jacques Rossier, associé-gérant de la plus ancienne banque privée de Genève Darier Hentsch & Cie: «nous avons levé le drapeau blanc parce qu’il ne valait plus la peine de lutter pour des principes et contre des moulins à vent».
Entre ce que la Commission fédérale des banques leur ordonnait de publier («une trentaine de comptes, pratiquement vides») et ce que le juge Korman, de manière surprenante, exigeait comme publication supplémentaire, il n’y avait qu’une différence de 40 comptes pour 16 banques concernées.
Les banquiers privés ont donc décidé de se plier à ces nouvelles exigences. Prendre une autre décision, c’est-à-dire selon eux adopter le point de vue qu’un juge américain n’avait pas d’ordre à donner par-dessus la tête d’une autorité suisse, leur aurait coûté des énergies et des frais sans proportion avec ce qu’on leur demandait de plus.
N’empêche, poursuit Jacques Rossier, les banquiers privés se sont sentis trompés: «on nous avait fait croire que nous étions couverts par le règlement global si nous faisions exactement ce que nous disait la Commission fédérale des banques, et on a découvert que ce n’était pas le cas».
Aujourd’hui, une page se tourne, l’affaire est close. Commence le temps de la réflexion à tête reposée. «Pendant la Seconde Guerre mondiale, nous dit Jacques Rossier, les banques suisses n’ont pas vraiment commis de faute majeure. Elles ont effectivement défendu de nombreuses fortunes juives qui ont ensuite été rendues à des ayants droit ou à leurs héritiers. C’est un aspect positif dont ne parle jamais».
«La faute qu’elles ont commises, dans les années d’après guerre, c’est de ne pas avoir été suffisamment sensibles à la tragédie de l’Holocauste et de n’avoir pas su être actives quand il y avait encore des survivants et quand il aurait été plus facile de faire des recherches. Les banques n’ont pas vraiment reconnu cette priorité. Elles ont manqué de sensibilité, de sens politique, de vision et de coopération».
Plus tard, poursuit le banquier genevois, la Suisse n’a pas vu venir les événements de l’après-guerre froide, elle n’a su ni communiquer et ni s’organiser. Lorsque tout le monde a enfin compris que l’affaire était sérieuse et qu’il fallait faire front, il était trop tard: «les organisations juives, le gouvernement américain et le gouvernement israélien s’étaient rendu compte qu’en Suisse il y avait un ventre mou et beaucoup d’argent. Et que c’était relativement facile de se servir».
De cette longue histoire, Jacques Rossier gardera personnellement «un souvenir mélangé». Il a, comme nombre de ses compatriotes, fortement ressenti non pas les attaques lancées contre les banques, mais celles qui visaient la Suisse. Il lui en reste «un goût très amer, dit-il, il faudra bien une génération pour que ce sentiment s’estompe».
D’un autre côté, il reconnaît que «si les organisations juives soutenues par le gouvernement américain n’avaient pas commencé à taper dans ce ventre mou, les banques, l’industrie, la Banque nationale et le gouvernement suisse n’auraient pas vraiment fait grand-chose … Il fallait peut-être que la Suisse se fasse secouer de cette manière pour faire œuvre de mémoire».
Propos recueillis par Bernard Weissbrodt
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