Travail forcé: l’ultimatum du juge Korman échoit vendredi
Entre 1940 et 1945, des entreprises suisses ont occupé au minimum 11 000 travailleurs forcés en Allemagne. Vendredi échoit le délai imparti par le juge américain Edward Korman aux entreprises suisses pour désigner leurs filiales allemandes impliquées.
La plupart des grandes entreprises ont déjà fait faire des recherches internes ou externes sur ce passé, selon une enquête de l’ats portant sur 76 firmes. Les petites entreprises ont de grandes difficultés à reconstituer leur histoire.
Au total, environ 8 millions de civils, prisonniers de guerre et détenus de camps de concentration provenant de 20 pays européens ont travaillé dans d’innombrables entreprises du IIIe Reich durant la Deuxième Guerre mondiale, la plupart sous la contrainte. Ils ont été internés dans quelque 30 000 camps.
Presque toutes les entreprises industrielles encore en état de produire à partir de 1943 étaient considérées par le régime nazi comme indispensables à l’effort de guerre. Les contingents de travailleurs forcés étaient réservés à cette catégorie de firmes. Leur production leur était souvent imposée d’en haut.
La justification économique du travail forcé était la pénurie de main-d’oeuvre, car les hommes allemands étaient sur le front. Sur le plan idéologique, il s’agissait de tirer profit du travail des personnes «inférieures»: juifs, Européens de l’Est, Russes, opposants politiques, homosexuels et tsiganes.
Uniquement pour les trois principales entreprises concernées, Holding Aluminium-Industrie Gesellschaft (ALIG, aujourd’hui Algroup, 4994 personnes), BBC (2008) et Georg Fischer (1797), les documents attestent la présence de 8709 travailleurs forcés. Pour les deux premières firmes, il ne s’agit que des relevés établis à une date déterminée. Les totaux sont donc plus élevés.
De nombreuses entreprises, dont certaines en mains suisses, ont d’abord hésité à occuper des travailleurs forcés. Le rendement économique de cette main-d’oeuvre souvent peu qualifiée et malade était faible. Mais plus la guerre durait et plus l’industrie avait besoin de ce réservoir pour continuer à produire. Le traitement réservé aux travailleurs forcés variait d’une entreprise à l’autre, allant de l’engagement volontaire à l’esclavage.
Les conditions de travail pouvaient être «familiales» dans de petites exploitations, parfois paysannes, où des liens d’amitié durables se sont formés – mais la cruauté allait jusqu’à la mise à mort dans des entreprises employant des détenus des camps de travail et de concentration.
Ce dernier cas n’est attesté que pour la filiale de BBC Stotz-Contact au camp de concentration de Buchenwald, qui a fabriqué des composants pour la fusée V2.
Les entreprises en mains suisses ont généralement tiré peu d’avantages du travail forcé sur le plan salarial. Des rétributions comparables à celles des Allemands étaient versées aux travailleurs de l’Ouest. L’Etat prélevait de fortes taxes sur les salaires des travailleurs de l’Est, à qui il ne restait pratiquement rien.
Les produits considérés comme importants pour la guerre étaient en priorité l’armement (le fournisseur Georg Fischer par exemple a livré des pièces pour les grenades), y compris les fournisseurs métallurgiques (Alusuisse). La production destinée à l’armée, en particulier les denrées alimentaires (Maggi, Nestlé), avait aussi un statut prioritaire.
En cas de renoncement au travail forcé, les entreprises devaient endurer de graves difficultés économiques, pouvant aller jusqu’à la faillite. Malgré tout, la filiale suisse de transports d’énergie KWR, à Rheinfelden (Bade), n’a jamais accepté de travail forcé. A ses côtés, Alu Rheinfelden faisait battre à mort des prisonniers de guerre soviétiques.
Dès 1940, les filiales suisses ont profité du travail forcé en termes de production et de bénéfices. Ainsi, le chiffre d’affaires de BBC Mannheim et de ses filiales a passé de 137 à 178 millions de Reichsmark entre 1939 et 1943.
A la fin de la guerre, les sociétés en mesure de prouver l’engagement de capitaux suisses ont pu miser sur la carte de la neutralité. Des lettres de protection les ont préservées des menaces de démantèlement, d’expropriation et de dépouillement par les Alliés.
swissinfo avec les agences
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