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«Les femmes qui manifestent sous un régime autoritaire subissent moins de violences que les hommes»

L'opposante biélorusse Maria Kolesnikova. Copyright 2020 The Associated Press. All Rights Reserved

Le nombre des femmes engagées dans le mouvement de protestation contre l’autocrate biélorusse Alexandre Loukachenko est frappant. La politologue Leandra Bias explique pourquoi être une femme pourrait constituer un avantage stratégique pour combattre un régime patriarcal.

Ce contenu a été publié le 19 octobre 2020 - 15:15

swissinfo.ch: Pourquoi les femmes jouent-elles un rôle si important dans le mouvement de protestation en Biélorussie?

Leandra Bias: Les femmes jouent souvent un rôle important dans les mouvements de protestation. C’est manifeste en Biélorussie, d’une part parce que trois femmes sont très présentes dans les médias et, d’autre part, en raison du contraste entre les protestations violentes des trois premiers jours alors qu’il y avait surtout des hommes dans la rue et la contestation pacifique des femmes en blanc qui a suivi.

Veronika Tsepkalo, Svetlana Tikhanovskaya et Maria Kolesnikova (de gauche à droite) s'allient. Copyright 2020 The Associated Press. All Rights Reserved

Pourquoi cela s’est-il passé ainsi? A-t-on arrêté tous les hommes?

Lorsque les femmes descendent dans la rue dans un régime autoritaire, elles subissent souvent bien moins de violences. C’est une sorte d’avantage stratégique. Le régime est patriarcal, ce qui donne certains avantages aux femmes. Les forces de sécurité sont plus réticentes à frapper. Mais en Biélorussie aussi, cela n’a duré que quelques semaines. Ensuite, même des femmes enceintes ont été brutalement réprimées.

Keystone / Str

La jeunesse s’est énormément politisée depuis le début de l’année. Et quand l’ancienne génération a vu que le régime tabassait ses enfants, ça a été la goutte de trop. Les mères sont alors aussi descendues dans la rue et on pouvait espérer qu’on ne les attaquerait pas. Être mère constitue une forme de protection, mais cela rend également vulnérable. Ils ont par exemple menacé d’enlever les enfants d’une journaliste de télévision.

Au départ, il y a une femme: Svetlana Tikhanovskaïa est à l’origine du soulèvement parce que le régime l’avait sous-estimée en raison de son sexe.

Je dirais plutôt qu’il y avait trois femmes au début. Svetlana Tikhanovskaïa, qui est maintenant à la tête de l’opposition démocratique, est l’épouse du blogger Sergueï Tikhanovski qui voulait se présenter aux élections. Le régime l’a arrêté. Un autre opposant a connu un sort semblable alors qu’un troisième a subi de telles pressions qu’il s’est enfui à l’étranger. Trois hommes ont donc été mis hors combat.

Les épouses de deux opposants et la directrice de campagne du troisième se sont alors alliées et se sont mises d’accord pour proposer la candidature de Svetlana Tikhanovskaïa. Elle n’a été autorisée à participer à l’élection que parce que le régime pensait qu’en tant que femme elle n’avait aucune chance.

En 2013, vous avez passé six mois en Biélorussie pour y apprendre le russe. Quelle était l’atmosphère à l’époque et comment la situation a-t-elle évolué depuis?

La différence est énorme. En 2013, j’étais bien consciente de vivre dans un régime autoritaire, même si la violence n’était pas apparente. Aucune de mes amies ne parlait ouvertement de politique, c’était une évidence. Quand j’y suis retournée en 2017, l’ambiance avait déjà considérablement changé.

Un exemple: j’ai organisé ce qu’on appelle des couchsurfing-meetings, des rencontres entre étrangères et femmes du pays dans des cafés pour parler anglais ensemble. Les tenanciers des cafés étaient sceptiques et soupçonnaient des réunions politiques. En l’espace de quelques mois, ces rencontres ont pris de l’ampleur jusqu’à rassembler une septantaine de personnes et les cafés se les arrachaient. Maintenant, la scène indépendante est bien plus large avec des cafés branchés, des bars tendance et des brasseries. En 2013, il n’y avait rien. J’ai remarqué qu’il se passait quelque chose rien que dans l’image que donnait la ville, l’ouverture était palpable.

Vous avez des amis en Biélorussie. Qu’attendent-ils de l’étranger?

La majorité de la population place tous ses espoirs en l’étranger parce que les Biélorusses n’y arriveront pas tout seuls. Des pressions diplomatiques de l’extérieur sont indispensables. Ce n’est certainement pas un hasard que la diaspora biélorusse soit si active. Que le régime ait dit observer tous les Biélorusses vivant à l’étranger est également parlant. Les gouvernements qui soutiennent clairement le mouvement de protestation peuvent changer la donne.

Comment jugez-vous les réactions internationales?

Les réactions auraient dû être plus fermes et plus rapides. L’OSCE a attendu plusieurs semaines. Je l’explique par le fait qu’on voulait coupler cette réaction et la réponse à la Russie après l’empoisonnement d’Alexeï Navalny.

Pourquoi?

Parce que la Russie est la puissance étrangère dont le soutien est déterminant pour Loukachenko. S’il est encore au pouvoir, c’est uniquement grâce à Poutine. On peut donc soit faire pression directement sur le régime biélorusse soit indirectement par le biais de la Russie. Et cela n’arrivera que si on sanctionne la Russie pour ses propres actions et lui signale aussi qu’elle ne peut pas se permettre de maintenir un régime autocrate en Biélorussie.

Des femmes âgées manifestent à Minsk le 12 octobre 2020, certaines tenant des fleurs ou des pancartes disant «Les grands-mères sont avec vous». Copyright 2020 The Associated Press. All Rights Reserved.

De nombreux opposants ont fui en Pologne et en Lituanie, ce qui a incité ces pays à rappeler leurs diplomates en poste à Minsk. La Grande-Bretagne a pour sa part fait un geste de solidarité en rappelant son ambassadeur. La Suisse en revanche ne semble pas envisager des mesures analogues.

Rappeler des ambassadeurs n’est pas nécessairement le plus important. En particulier si l’on veut jouer les médiateurs.

Mais ces deux éléments ne s’excluent pas. On peut très bien condamner et sanctionner publiquement certaines choses tout en maintenant des canaux de dialogue à l’arrière-plan. Ce qui est plus simple s’il y a encore un ambassadeur sur place. D’autant plus que Loukachenko ne réagit pas aux appels internationaux. Il a par exemple ignoré ceux d’Angela Merkel.

Que la Suisse ne rappelle pas son ambassadeur n’est donc pas un problème pour moi. Mais j’aurais souhaité qu’elle prenne position plus tôt et dénonce fermement la situation. Les Biélorusses ont beaucoup d’estimeLien externe pour la Suisse. Elle aurait dû tirer un meilleur parti de ce rôle d’exemple et se positionner plus clairement pour éviter de risquer de le compromettre.

Comment pensez-vous que la situation va évoluer en Biélorussie? Êtes-vous optimiste?

Je suis préoccupée parce que la communauté internationale ne se montre pas assez unie. Svetlana Tikhanovskaïa a fixé un ultimatum et donné à Alexandre Loukachenko jusqu’au 26 octobre pour se retirer ou, au moins, pour ouvrir un dialogue. Sinon, il y a aura une grève générale.

Mais la situation est bloquée et je crains bien qu’il n’y ait pas de changement démocratique avant la fin de l’année. Je suis pourtant optimiste et je crois que le régime actuel n’existera plus dans trois ans – mais le prix sera élevé et il y aura encore bien d’autres arrestations et violations des droits de l’homme.

La position de la Suisse face aux événements en Biélorussie

En 2006 déjà, le Conseil fédéral avait suivi l’Union européenne et pris des sanctions contre la Biélorussie. La Suisse s’est maintenant également ralliéeLien externe aux sanctions décidées le 2 octobre 2020 par l’UE.

Immédiatement après l’élection présidentielle contestée, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) s’est dit très préoccupé par les tensions qui régnaient dans le pays et par les mesures répressives adoptées par les forces de sécurité contre les manifestants pacifiques. Les DFAE a précisé que le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis s’est entretenu au téléphone avec son homologue biélorusse.

Le rappel de l’ambassadeur de Suisse – comme l’a fait la Grande-Bretagne la semaine dernière – n’entre pas en ligne de compte: «Le DFAE utilise ses contacts, des contacts qui se sont renforcés avec l’ouverture de l’ambassade», écrit Pierre-Alain Eltschinger du DFAE. «La présence de notre ambassadeur et de son équipe sur place est essentielle pour suivre très précisément l’évolution de la situation et pour faire tout ce que nous pouvons pour aider une binationale suisse et biélorusse qui est incarcérée.»

La présidente du Conseil national Isabelle Moret a rencontré hier lundi la dirigeante de l’opposition biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa.

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