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Une Suissesse discrète au sommet d’une multinationale

«Le fait qu’il existe un quota de femmes dans les conseils de surveillance a certainement aidé», déclare Renata Jungo-Brüngger, membre du top management chez Daimler. Daimler Ag / Fotograf: Michael Dannenmann

Responsable de l’intégrité et du droit chez le constructeur automobile allemand Daimler, la Suissesse Renata Jungo Brüngger est l’une des rares femmes à siéger au conseil d’administration d’une société cotée au DAX. SWI swissinfo.ch s’est entretenu avec elle concernant ses responsabilités au sein de cette entreprise internationale, la manière dont les femmes parviennent au sommet et sur sa façon de se ressourcer, dans les montagnes suisses.

Ce contenu a été publié le 04 décembre 2020 - 11:59
Petra Krimphove, Berlin

Âgée de 59 ans, elle occupe un poste de direction chez Daimler, l’une des plus grandes entreprises automobiles du monde. Cela fait d’elle l’une des femmes les plus puissantes de l’industrie allemande. Et pourtant, seuls les spécialistes de la branche la connaissent.

SWI swissinfo.ch: La Süddeutsche Zeitung vous a baptisée «la nettoyeuse silencieuse». Qu’évacuez-vous de manière si discrète chez Daimler?

Renata Jungo Brüngger: Si je devais résumer mon travail, je dirais qu’il consiste à gérer des risques. En tant que juriste au sein du conseil d’administration, je suis responsable de l’intégrité et des affaires juridiques.

Cela comprend les lignes directrices de notre culture d’entreprise ainsi que les procédures juridiques et la protection des données. Par exemple, dans le développement de la conduite autonome, les juristes et les ingénieurs travaillent conjointement. Cela nous permet notamment de ne pas investir dans des technologies qui n’ont aucune chance d’être utilisées compte tenu de la protection des données.

Renata Jungo Brüngger

Née en 1961 à Fribourg, en Suisse, elle est admise au barreau en 1989 après avoir obtenu une licence en droit bilingue à l’Université de Fribourg/Suisse. À partir de 1990, elle travaille comme avocate au sein du cabinet d’avocats suisse Bär & Karrer. En 1995, elle devient cheffe du département juridique de Metro Holding AG.

Entre 2000 et 2010, elle occupe les postes de «General Counsel Corporate EMEA» et de «Vice Président/General Counsel Emerson Process Management EME» au sein du conglomérat américain Emerson Electric en Suisse.

En 2011, Renata Jungo Brüngger rejoint Daimler AG en tant que responsable de la division «Legal». Le 1er janvier 2016, elle est nommée au conseil d’administration de Daimler AG et prend en charge le département «Intégrité et droit».

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L’un des risques auxquels vous êtes confrontée est celui des poursuites judiciaires contre Daimler. À la mi-décembre, la Cour suprême fédérale allemande se prononcera sur les demandes de dommages et intérêts d’acheteurs qui estiment avoir été trompés. Ils dénoncent le fait que l’épuration des gaz d’échappement a été réduite dans les modèles diesel, à certaines températures. Est-ce que Daimler va devoir faire face à un scandale similaire à celui qu’a connu VW?

Il incombera à la Cour fédérale de justice, en tant que plus haute instance judiciaire, de clarifier les choses. Nous nous en réjouissons. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

Le thème des droits de l’homme fait également partie de vos attributions. Comment pouvez-vous exclure l’exploitation et le travail des enfants des chaînes d’approvisionnement de Daimler?

Notre priorité absolue est de veiller à ce que les droits de l’homme soient aussi respectés par nos fournisseurs. Mais ils sont nombreux, environ 60'000, et nous ne pouvons pas tous les contrôler. Nous devons donc faire des choix, en fonction des risques.

Les plus grands dangers se situent au niveau des matières premières. Dans le cas de la mobilité électrique, il s’agit du cobalt et du lithium au Congo. Nous examinons cette problématique de très près et nous exigeons également la transparence des fournisseurs avec lesquels nous travaillons.

La gestion et le contrôle des chaînes d’approvisionnement constituent l’un des défis majeurs des multinationales. Nous ne pouvons pas prendre en charge cette question seuls. C’est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec des politiciens et des organisations non gouvernementales qui nous transmettent des informations précieuses.

Daimler Ag / Fotograf: Michael Dannenmann

Les véhicules modernes stockent beaucoup de données sur les conducteurs et leurs préférences: des appels téléphoniques, des itinéraires, des habitudes de conduite, jusqu'aux goûts musicaux. Doit-on craindre la voiture transparente du futur?

Il n’y a pas lieu d’avoir peur. Nous savons que les clients sont, à juste titre, très sensibles à l’utilisation de leurs données. La transparence est très importante: ainsi, ce sont eux qui choisissent les informations qu’ils veulent saisir et les systèmes qu’ils souhaitent utiliser.

Les clients âgés sont-ils plus réticents que les jeunes à cet égard?

Je pense que ce n’est pas qu’une question d’âge, mais aussi d’affinité pour la technologie. Ma génération s’intéresse déjà pas mal à cette question. Mais quand je suis assise dans la voiture avec mon filleul, tout est installé de la même manière.

Vous avez rejoint Daimler en 2011 et êtes passée au conseil d’administration début 2016. Avant cela, vous avez travaillé en Suisse. Votre quotidien professionnel a-t-il beaucoup changé en arrivant en Allemagne?

Il n’y a pas beaucoup de différence entre la culture de travail à Zurich et celle de Stuttgart. J’ai travaillé dans le monde entier depuis la Suisse et je continue de le faire maintenant. Les gens se comportent de la même manière, ils sont très consciencieux et s’investissent beaucoup. Il s’agit d’un environnement similaire, je n’ai donc pas vraiment dû m’adapter.

Le coronavirus a-t-il beaucoup affecté votre vie professionnelle?

Énormément. J’ai travaillé quatre semaines au bureau principal pendant la première période de confinement. Maintenant, je passe la plupart de mon temps au bureau. Au sein du conseil d’administration, nous travaillons ici par groupes distincts. Nous pouvons ainsi nous assurer que l’ensemble du conseil ne sera pas mis en quarantaine, au cas où.

Pour moi et les autres membres du conseil, les déplacements ont été pratiquement éliminés. Cela permet d’être plus efficace, car nous ne perdons plus autant de temps sur les routes. Mais d’un autre côté, nous ne rencontrons plus des gens que nous n’avons pas vus depuis longtemps, parfois un an. Je pense qu’à l’avenir, nous aurons besoin d’un bon équilibre entre ces deux extrêmes.

Lorsqu’on se trouve tout en haut d’une entreprise mondiale, les soirs de repos sont aléatoires. Comment faites-vous pour recharger vos batteries?

Je vais généralement en Suisse le week-end, car toute ma famille y vit: mon mari, mes frères et sœurs, ma mère. Je pars souvent en montagne durant cinq à six heures le samedi, ça me permet de me détendre et de me vider la tête. Le téléphone portable n’est jamais loin, mais je peux faire avec.

Que signifient les montagnes pour vous

J’aime les randonnées en montagne, avoir un objectif, développer mon endurance, admirer la nature. Le mieux, c’est quand vous avez atteint le sommet, que vous êtes déjà bien redescendu et que vous pouvez passer le reste de la marche à réfléchir à ce que vous avez vécu. Cela me donne de la force.

Mais il n’est pas forcément nécessaire de gravir un sommet. Les randonnées plus accessibles, uniquement pour le plaisir, sont également très belles. Le soir, on a la sensation de pouvoir à nouveau penser.

Conduire une voiture — comme dans les publicités pour la télévision et le cinéma — vous aide-t-il également à vous déconnecter et à vous détendre? Où prenez-vous aussi le train?

Pour moi, la voiture est avant tout synonyme de flexibilité. J’adore conduire, l’été j’opte souvent pour la décapotable, ma mère aussi adore ça. Chez moi, en Suisse, j’utilise parfois le S-Bahn pour me rendre à un concert ou à l’opéra. Dans l’agglomération zurichoise, les liaisons sont excellentes.

Les conseils d’administration des sociétés du DAX 30 comptent seulement 13% de femmes. Chez Daimler, elles occupent au moins un quart des postes. Comment augmenter encore la proportion de femmes dans le management?

Ce n’est possible qu’avec le soutien du conseil d’administration et s’il s’agit d’une volonté du conseil de surveillance. Le fait qu’il existe depuis plusieurs années en Allemagne un quota de femmes dans les conseils de surveillance a certainement contribué à promouvoir la question au niveau du top-management également.

Nous atteindrons l’objectif que nous nous sommes fixé, à savoir que 20% de tous les postes de direction de l’entreprise seront occupés par des femmes d’ici la fin de l’année. Dans certains secteurs, nous sommes déjà au-dessus de ce palier, mais ce n’est pas toujours facile, surtout dans le domaine de la recherche et du développement.

Vous avez atteint le niveau le plus élevé du groupe. Quel est votre conseil aux jeunes collègues féminines qui veulent faire carrière?

Vous devez avoir la volonté de vous développer et être prête à quitter votre zone de confort pour aller de l’avant.

J’avais un excellent travail en Suisse dans une entreprise internationale, avec de nombreux voyages et une équipe formidable. Plusieurs personnes m’ont donc déconseillé de rejoindre Daimler en tant qu’avocate non allemande. Mais je l’ai fait quand même.

Vous devez rester authentique et faire ce que vous aimez vraiment faire. Un dernier point très important: ne jamais abandonner au premier obstacle, il faut être déterminée et persévérante.

Traduction: Lucie Donzé

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