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Peter Schmidt: «La pression est extrêmement forte au Myanmar»

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Moins d’un mois après le coup d’État militaire au Myanmar, des dizaines de milliers de personnes descendent chaque jour dans la rue pour réclamer le respect de la démocratie. Entretien avec le responsable à Rangoun de l’organisation Helvetas, Peter Schmidt.

Ce contenu a été publié le 25 février 2021 - 16:00

Le 1er février dernier, les militaires ont perpétré un coup d’État au Myanmar. La cheffe du gouvernement, Aung San Suu Kyi, a été arrêtée et l’armée a pris le pouvoir.

Le parti d’Aung San Suu Kyi a largement remporté les élections législatives en novembre dernier, mais les militaires considèrent que le scrutin a été entaché de multiples fraudes et irrégularités, justifiant ainsi leur prise du pouvoir.

La junte au pouvoir fait l’objet de sévères critiques de la part de la communauté internationale. Une grande partie de la population s’oppose au retour de la dictature militaire en enchaînant grèves et manifestations, de plus en plus réprimées par les nouvelles autorités. Plusieurs décès sont à déplorer parmi les protestataires.

Le responsable au Myanmar de l’organisation suisse de développement Helvetas, Peter Schmidt, vit depuis quatre ans dans l’ancienne capitale Rangoun. Il revient sur les tensions de ces dernières semaines.

swissinfo.ch: Quelle est la situation sur place?

Peter Schmidt: Je n’ai quitté la maison que trois fois depuis le début du mois, pour aller faire des courses. Bien que les étrangers n’aient pas été ciblés jusqu’à présent, Helvetas nous a donné comme instruction de ne plus sortir. La sécurité passe avant tout.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous?

Au Myanmar, une deuxième vague de coronavirus a frappé le pays au mois d’août et provoqué un nouveau confinement. Depuis, nos bureaux ont été fermés et nous travaillons essentiellement à domicile. La situation s’est un peu détendue en décembre, mais nous avons dû encore une fois réduire nos activités avec le coup d’État.

Un couvre-feu est en vigueur de 20 heures du soir à 4 heures du matin et il est respecté. J’habite à proximité d’une route principale qui est complètement vide durant cette période. Il est également interdit de se réunir à plus de 5 personnes.

Toutefois, des centaines de milliers de personnes se rassemblent chaque jour pour protester. Je vois passer quotidiennement d’innombrables voitures et camionnettes remplies de gens qui se rendent aux manifestations. La mobilisation a été particulièrement massive le 22 février, lorsque la grève générale a été déclenchée.

Internet est coupé tous les jours de 1h à 9h du matin, probablement pour perturber les communications. Les réseaux sociaux sont inaccessibles, car ils sont considérés comme l’un des principaux vecteurs permettant aux manifestants de se coordonner. Mais il existe des moyens de contourner ces blocages.

Est-ce que les projets de Helvetas sont actuellement suspendus?

Notre objectif est de soutenir les personnes défavorisées, et c’est ce que nous continuons à faire. Mais la tâche est difficile. Il est par exemple quasi impossible de rencontrer des riziculteurs pour les aider à optimiser l’irrigation de leurs champs. De plus, nous avons perdu nos interlocuteurs au sein de l’État, car ils ont rejoint le mouvement pour la démocratie (Civil Disobedience Movement CDMLien externe).

Les écoles sont fermées depuis une année en raison du coronavirus. Une partie du personnel de santé est désormais en grève, de sorte que plusieurs hôpitaux ont massivement réduit leurs services. Des pans entiers de ministères ont cessé de fonctionner. Nous n’aurions jamais imaginé qu’une si large partie de la population se joindrait aux protestataires.

J’ai constaté ces dernières années que le pays était profondément divisé selon des critères religieux et ethniques. Il existe plusieurs mouvements indépendantistes, dont certains sont armés. Et l’expulsion des Rohingyas musulmans s’est produite il n’y a pas si longtemps.

Je suis d’autant plus surpris par la diversité des protestataires. Toutes sortes de groupes manifestent et affichent leur appartenance: les bodybuilders, les motards avec le drapeau du parti d’Aung San Suu Kyi, les propriétaires de chiens, les vendeurs de rues musulmans qui fournissent de la nourriture aux personnes qui défilent. La révolte contre le coup d’État réunit de larges pans de la société.

L’expérience démocratique au Myanmar a été de courte durée. Est-ce que les graines vont germer malgré tout?

En tout cas, la résistance à la prise de pouvoir par l’armée est impressionnante. L’un des messages principaux des manifestants est: nous ne voulons pas d’une dictature militaire. La génération qui descend dans la rue est jeune, agile, plus éduquée que par le passé et experte des nouveaux outils numériques. Les réseaux sociaux jouent un rôle central: les attaques de la police se retrouvent immédiatement en ligne.

L’ampleur de la résistance explique peut-être pourquoi les militaires ont jusqu’à présent fait preuve d’une retenue surprenante à l’égard des manifestants et ont toléré les grands rassemblements. Un autre message martelé par les protestataires est d’ailleurs le suivant: vous vous attaquez à la mauvaise génération. Ce slogan fait référence aux précédents coups d’État, qui ont été suivis de répressions sanglantes.

L’implication de la Suisse au Myanmar est perturbée

La Suisse s’est engagée au Myanmar en 2010, lors de l’ouverture du pays après la fin de la longue dictature militaire. En 2012, la Confédération a ouvert à Rangoun l’une de ses plus grandes ambassades. Elle investit environ 35 millions de francs par an dans la coopération au développement, la consolidation de la paix et l’aide humanitaire.

Le récent coup d’État ne restera pas sans conséquence: «Nous examinons si certains de nos projets doivent être suspendus, car ils profiteraient au gouvernement militaire ou devraient être gérés par lui», nous écrit le département fédéral des Affaires étrangères (DFAE). Ce dernier estime toutefois qu’il est encore trop tôt pour donner une réponse détaillée sur l’avenir de l’engagement de la Suisse au Myanmar.

Le DFAE a publié un communiqué de presseLien externe critiquant la prise de pouvoir par les militaires. Elle soutient également les sanctions financières et les restrictions de déplacement prononcées par l’Union européenne à l’encontre de membres des forces armées. L’ambassade de SuisseLien externe à Rangoun s’est jointe à d’autres représentations occidentales pour condamner le coup d’État:

Facebook-Seite der Schweizerischen Botschaft in Myanmar
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Que va-t-il se passer maintenant?

La pression est extrêmement forte. Certains pensent que les forces démocratiques vont gagner, d’autres que l’armée restera à l’écart de la crise et laissera simplement les masses se défouler. Je ne me hasarderais pas à faire des pronostics.

Selon diverses informations, les militaires cibleraient certains protestataires, en particulier la nuit. La Croix-Rouge internationale (CICR) a enregistré près de 500 arrestations la semaine dernière et ce chiffre ne cesse d’augmenter. Les hommes politiques, les militants et les personnes influentes comme les actrices et les artistes sont particulièrement exposés.

Qu’est-ce que cela signifie pour Helvetas?

Nous avons déjà dû adapter notre travail en raison de la pandémie, et nous le faisons à nouveau avec le changement de situation politique. On ne sait pas encore très bien où conduira cette crise, mais je suis sceptique. En collaboration avec d’autres organisations de développement, nous allons renforcer l’aide humanitaire d’urgence et travailler avec les entités de la société civile et les entreprises du secteur privé.

Des activités telles que la formation professionnelle ou la promotion de l’agriculture durable sont possibles et judicieuses, même dans une situation politiquement instable. Nous continuons à faire ce qui est possible tant que la sécurité de nos employés et de nos partenaires n’est pas menacée.

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